Egypte : il ne suffit plus de twitter la révolution

Les islamistes égyptiens sont présents dans la rue, demain dans les urnes et sur les réseaux sociaux, sur Twitter, sur ses sites, s’adressant en anglais aux Occidentaux, etc.. Et l’illusion médiatique qui confondait avec l’opinion tout court les « démocrates »  qui utilisaient couramment le Web 2.0  se dissipe. L’affaire de la « blogueuse nue »  montre le fossé culturel entre le libéraux branchés et la rue. C’est le moment de prendre du recul sur les « technologies de libération » et sur le cyberactivisme en Égypte.
Les médias et terminaux en question se prêtent d’ailleurs à des usages diversifiés. Comme le dit un activiste cité dans l’étude de P.P. Meier « Nous utilisons Facebook pour programmer nos protestations, Twitter pour nous cordonner et YouTube pour le raconter au monde”. Il aurait pu ajouter les blogs pour faire émerger des personnalités représentatives (du moins à un certain moment), les sms pour les relations avec les familiers, etc.. Pour le dire autrement, l »idée que certaines technologies sont « démocratiques » ou « libératrices » recouvrent une pluralité d’usages.

Ils vont du « journalisme citoyen » (généralement pour rapporter en image ou dénoncer en paroles les pratiques du régime), à l’action pure et dure dans la rue (avec cette fois une fonction d’alerte et de coordination des foules). Ils incluent aussi toutes les variétés du débat, de la décision, de l’expression des problèmes et des revendication mais aussi la formation par le dialogue, le recrutement, l’orientation de communautés militant vouées à des causes politiques.  Raconter ou juger, s’engager, dialoguer pour décider et donner des instructions sont des choses différentes.

Répétons aussi que l’usage des médias sociaux doit se comprendre par rapport à d’autres modes de communication en amont (téléphone ou simple conversation) et en aval (présence spectaculaire dans la rue, reprise par les télévisions, notamment satellitaires).

Sans compter que ces fonctions changent avec les événements. Tel espace que les autorités considèrent un moment comme un défouloir assez peu dangereux  (rôle de dazibao) ou une forme bénigne de socialité de substitution peuvent devenir des outils pour stimuler des mouvements sociaux. C’est souvent la répression -ici sous forme de contrôle numérique pour empêcher l’expression et repérer les suspects – qui va unifier toutes ces pratiques, et sans doute faire passer de l’une à l’autre.

Et les pratiques en période révolutionnaire (ou du moins protestataire) sont souvent héritées de celles – formation de groupes, acquisition de techniques pour s’exprimer malgré la censure – qui ne visaient pas initialement à renverser l’autocrate. Par exemple le mécanisme qui a amené Wael Ghonim à créer une page « Nous somme tous Khaled Saïd » (du nom d’un blogueur battu par la police), puis à devenir une icône révolutionnaire nobélisable… La dimension de vitesse de propagation de l’information (et des slogans) joue ici un grand rôle, mais aussi le lien social, souvent créé dans le virtuel concrétisé dans le réel, qui se crée en de telles occasions. La coordination et la gestion (pour ne pas dire « l’aggrégation ») des multiples discours qui s’expriment dans de telles circonstances reposent sur un arrière-fond technique complexe, des machines qui servent littéralement à gérer l’attention..

Mais depuis la révolution ? On serait tenté de croire que la fonction des médias sociaux finit là où commence celle des réseaux humains, des gens physiquements rassemblés sur une place ou quand commencent à jouer les médiations.

Pour rester toujours dans le cas de l’Égypte, les réseaux sociaux ne sont pas partis en vacance quand Moubarak a démissionné. Soutenus dans un premier temps par la perspective du référendum qui a suivi très vite,en Mars, ils ont massivement soutenu le « non ». Ce qui en l’occurrence leur donnait une position maximaliste – ils exigeaient une révision profonde beaucoup plus « démocratique » – et n’a pas été suivie par les électeurs. Et es cyberactivistes n’ont pas tardé à se trouver confrontés à des cas de répression, menés cette fois directement par l’armée, comme l’affaire Maikel Nabil. Parallèlement, dans l’euphorie de la libération de nombreux Égyptiens se tournaient vers Facebook et les réseaux sociaux et l’activisme en ligne n’a certainement pas cessé. Mais il se passait bien d’autres choses dans la vraie vie et les vraies urnes.

Reste à poser la question de l’efficacité des médias sociaux au-delà du temps de la dénonciation et du rassemblement. L’absence de chef (même s’il y a des martyrs et des porte-paroles), le recours constant à l’intelligence des foules sont d’excellents moyens de combattre un adversaire monolithique (et qui, par exemple, ne trouve rien de plus intelligent que de couper Internet avant de reculer).

Mais dans une situation de compétition ouverte des gens et des idées, alors qu’il se révèle qu’il ne faut plus penser en termes binaires (le peuple contre les séides de Moubarak), mais avec quatre joueurs et sans doute bien plus (l’armée, les survivants de l’ancien régime, les frères musulmans, les partis dits « démocrates » désunis…). Les médias sociaux sont parfait pour se reconnaître et se soutenir entre semblables . Ils sont également efficaces pour déborder un adversaire, surtout pour créer de la sympathie ou susciter de l’imitation hors frontières. Mais au-delà se pose la question de la construction d’un véritable espace public quand les médias sociaux ne peuvent se contenter du rôle de témoins d’une réalité qu’ils ont en parti suscitée (foules révoltées) ou au commentaire d’un débat qui se déroule par bien d’autres voies (au vu des taux d’alphabétisation de l’Égypte, twitter comme des fous ne sera sans doute pas la tactique prioritaire des candidats), par exemple.

@huyghefb

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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 23 novembre 2011, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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