Interview sur la guerre de l’information en Syrie

Q : Internet a-t-il changé la donne au sein des relations opposants/gouvernements ? Quel en est l’impact, quelle place tient Internet dans le conflit syrien ?

FBH

Trois idées :
Internet et plus précisément les réseaux sociaux ont changé les rapports de tous les gouvernements avec toutes les oppositions à travers le monde ; et ceci est particulièrement vrai dans les systèmes autoritaires où les médias sont soumis au pouvoir. Durant le printemps arabe, il a d’abord fallu constater une incapacité de ces  régimes de contrôler les protestations et indignations relayées par ces réseaux sociaux.

Avant le conflit syrien, ils n’arrivaient pas à empêcher l’opinion contestataire ou les images de répression de circuler ni à l’intérieur, ni hors des frontières. Ils étaient également incapables d’empêcher des « communautés à lien faible » (telles que celles initiées sur les réseaux sociaux comme Facebook, pour discuter initialement de sujets apolitiques comme les loisirs ou la musique etc.) de devenir des communautés militantes, indignées, capables de descendre dans la rue, de manifester, de se soulever ; les autocraties guère été efficaces en termes de censure, surveillance ou  propagande..

Sur internet, une fois que l’on a rejoint une communauté qui a décidé d’agir, il faut s’organiser de façon stratégique  ; et le smartphone est des plus commodes pour éviter la police, se donner des instructions, etc. Les réseaux sociaux sont donc également utiles aux révoltés au moment de l’affrontement dans la rue.
Jusqu’à présent c’étaient les faibles qui gagnaient, car ils étaient rapides, malins, etc.

Mais la donne change en partie en Syrie, pour deux raisons :

L’Etat est devenu plus intelligent dans les méthodes de répression et autres. Il est plus habile pour repérer, censurer, et délivrer un contre-message ;

Les deux camps se tirent dessus au fusil d’assaut. La place d’Internet est forcément moindre quand surgit la violence armée. L’utilisation de réseaux sociaux par les contestations ne leur confère un avantage  que jusqu’à un certain stade :

soit les dissidents gagnent, et le renversement de la dictature donne lieu à des élections : nous avons là une sorte de retour au concret, à la réalité, accompagné d’un vote dont l’issue peut surprendre! En Égypte ou en Tunisie la majorité ne va pas forcément où souhaitaient les « blogueurs démocrates ».

soit les dissidents perdent, et la répression continue, sur fond de bombardements et de fusillades..

Au stade de la lutte armée, la guerre de l’information reste très importante, surtout à l’égard de l’étranger pour envoyer des images, vidéos, des crimes de l’armée de Bachar al-Assad ; elle est également très utile pour maintenir le contact entre les forces de l’opposition. Mais les réseaux sociaux doivent passer le relais, tôt ou tard : soit au bulletin de vote et au changement de régime par des voies démocratiques ; soit aux armes.

Q : L’usage des réseaux sociaux, et plus largement d’Internet en Syrie est-il différent de celui qui en a été fait lors des précédentes révolutions arabes ?
 
FBH

Leur emploi est crucial à la fois pour monter, organiser une révolution, et pour s’adresser à la diaspora, pour donner l’exemple aux pays voisins, pour entretenir le soutien des médias étrangers. On est toutefois régulièrement surpris de réaliser que les blogueurs influents à ce stade sont loin d’être très représentatifs de la population.
Il y a un fort décalage entre ces blogueurs arabes francophones ou anglophones, amis de droits de l’homme, au style urbain et moderne (en tee-shirt), à hauts diplômes, et une blogosphère islamiste extrêmement présente, dans le cas par exemple de l’Egypte.

Autre exemple : pour l’Arabie Saoudite ou le Bahreïn, on peut recevoir sur Twitter des nouvelles en anglais sur les manifestations et l’opposition. Mais ce n’est qu’une vision partielle : si nous étions arabophones, nous aurions accès à une blogosphère et twittosphère éminemment conservatrices. Il faut se méfier de l’effet d’illusion occidentale. Le monde n’est pas uniquement composé de gens comme nous.

Dans le cas syrien, Bachar el-Assad a des partisans. Car il représente les alaouites d’une part, et le régime du parti Baas d’autre part. Ce dernier est fondé sur un modèle quasi stalinien, avec des militants et une police secrète  puissante. Et cela se ressent dans les rues, car aucune dictature ne peut tenir des mois sans quelques  soutiens et que les partisans du régime n’ont pas fui devant les manifestants. Cela se reflète également sur les réseaux sociaux par la présence de partisans sincères de Assad et/ou d’internautes travaillant pour lui (membres de services payés par le régime).

La nature sincère ou non de ces messages partisans importe peu. Le résultat est le même : une contre-offensive sur les réseaux sociaux. Et elle prend de nombreuses formes :

Des courants d’opinion pro-Bachar el-Assad (blogs, tweets…), s’expriment, élément qu’on n’aurait pas vu sous cette forme en Tunisie ou en Egypte ;

Ils adoptent des techniques de hackers (virus, défacements, Ddos…), notamment au sein de la Syrian Electronic Army Ils se sont approprié la panoplie du hacker et l’utilisent contre les sites occidentaux, ou les médias arabes sunnites opposés au régime de Damas. Le fort imite les techniques du faible. Mais le fort reste le fort. La police syrienne arrête aussi les manifestants, les torture pour qu’ils crachent leurs mots de passe. Elle fait appel à des techniques staliniennes classiques : infiltration dans les groupes adverses, provocations, désinformation. Ce sont des méthodes soviétiques, revues façon 2.0 ;

Il ne faut pas oublier, enfin, que le gouvernement a de l’argent. Il peut s’offrir les services de sociétés occidentales pour l’aider à filtrer le net, à repérer les opposants, et éventuellement, s’offrir de véritables bots, des faux partisans sur Facebook, Twitter, etc. donc des algorithmes qui simuleront un opinion favorable avec de fausses identités et non des gens en chair et en os.

Les forces de répression deviennent plus intelligentes : si elles imitent le hackers et ont aussi des technologies de surveillance et d’infiltration supérieures. Se dessine ainsi une sorte de « courbe d’apprentissage des dictateurs ». Ils tirent des leçons des évènements. Alors que Moubarak coupe Internet quelques heures, sans stratégie à moyen terme, Bachar el-Assad rétablit Facebook et y envoie des partisans pour observer, traquer, saboter. Il ne se réduit pas au simple rôle censeur, ni  ne se contente de parler sur sa TV et sa radio. Les dictateurs savent qu’il faut combattre les médias sociaux par les médias sociaux.

Les acteurs extérieurs (Etats, hackers, etc.) jouent-ils un rôle important, voire décisif ? Participent-ils d’un rééquilibrage de la situation en matière de guerre de l’information entre dissidents et pro-gouvernemental ?

FBH

Conformément à ce qui a été observé lors du Printemps Arabe, par exemple en Tunisie ou en Egypte (révolutions bien moins sanglantes), la cyberdissidence reçoit aussitôt l’aide d’acteurs divers : ONG, hackers (type Anonymous, Wikileaks), etc. Mais ces groupes n’ont souvent qu’une idéologie vague prônant la liberté sur Internet.

L’intervention américaine, sous forme d’aide gouvernementale, a, elle, des racines profondes. Ses méthodes, favoriser ou fournir de médias à la dissidence, remontent à la Guerre froide (à l’époque, l’Amérique finançait des radios anticommunistes qui émettaient à direction de l’est, collées au rideau de fer.)

Elles aussi se sont modernisées, et les USA, notamment sous l’impulsion d’Hillary Cliton ont affiché leur soutien à toutes les cyberdissidences (stages, formations, fourniture de technologies…).
Si tout cela contribue à les aider, le résultat n’est pas moins ambigu. En Tunisie par exemple, se répand la thèse de la conspiration : les Américains auraient financé et  formé les blogueurs pour servir leurs intérêts. C’est là un élément -l’intervention de l’étranger-facilement exploitable par les adversaires, comme la police Syrienne. Ce soutien étatsunien est à double tranchant. Il décrédibilise les révolutions, en donnant l’impression que les dissidents ne peuvent agir seuls.

Q: Gagner la guerre de l’information et réussir à diffuser toutes ces informations… cela a-t-il un impact réel sur le conflit syrien, notamment, sur le terrain ?

FBH

Tout dépend de ce qu’on appelle gagner : certes les révolutions parviennent à transmettre des images. Mais le vrai problème de Bachar el-Assad est que l’opinion internationale lui est  déjà défavorable. Les dictateurs n’ont guère de moyens d’agir hors frontières. Le régime  syrien a déjà contre lui les USA, le monde arabe sunnite, donc son image de marque a peu de chances d’être sympathique, sauf peut-être à la TV iranienne.

De l’autre côté, ce n’est pas parce que les dissidents se révoltent contre un dictateur qu’ils sont blancs comme neige. Il y a de part et d’autre un fort contrôle des informations nous parvenant, sur la révolution syrienne. Il convient donc de ne pas céder à la naïveté, car les informations sont toujours partisanes.
Impact sur le terrain ?

D’une part, le simple fait de savoir que l’on fait la une du JT de Washington DC est extrêmement motivant pour les anti Assad, cela augmente leur espoir de recevoir des armes ou de susciter une intervention militaire externe.

Ensuite, la guerre de l’information a un impact fort sur les pays limitrophes comme le montre la ‘mise au banc’ de la Syrie par l’opinion arabe. On l’a constaté lors du dernier sommet des non-alignés. Cette opinion générale défavorable contribue à rompre les anciennes solidarités  entre dictatures de la région, si tant est qu’elles aient existé.
Mener la guerre de l’information contribue à la mobilisation de l’opinion internationale. Si on a du mal à mesurer l’impact réel du phénomène, il suffit d’observer, a contrario, un pays où la guerre de l’information n’est pas été remportée par les dissidents vite écrasés : le Bahreïn. La TV ne parle pas de la répression perpétrée dans ce pays, et le président Français reçoit le roi à l’Élysée sans que les médias s’en offusquent beaucoup.
En conclusion, lorsqu’elle coïncide avec d’autres intérêts, la guerre de l’information est un outil redoutable sur l’opinion internationale.

Publicités

À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 15 octobre 2012, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :