Intervention à l’Insitut Français d’Athènes (8/11/2012)

8 Intervention à l'institut français d'Athènes

Platon se demandait déjà si l'écriture était une bonne ou une mauvaise chose pour répandre la sagesse et l'empereur coréen du début du XII° siècle qui a répandu l'imprimerie par caractères mobiles la célébrait comme moyen d'éclairer le peuple. Les promoteurs du cinéma pensaient que cette invention empêcherait la guerre en aidant les peuples à ce connaître et ceux de la télévision que ce serait un formidable outil de diffusion de la culture et de la conscience politique. Toute innovation dans les moyens de communication suscite des espoirs politiques

De la connexion à la libération ?

Quant à Internet, ses mérites démocratiques ont été anticipés dès le début ( « computers for the people« , « Agora planétaire », « Ne haïssez plus les médias, devenez les médias » etc.). L'idée qu'un partage par la technique du savoir (ou des capacités d'expression) est le meilleur remède à une concentration politique du pouvoir, cette idée-là est si profondément ancrée qu'elle est apparue spontanément comme une clef des événements de l'année dernière, voire comme une promesse pour tous les dominés et indignés de la planète.

 

Selon cette thèse, les réseaux sociaux, ouvriraient deux espaces de liberté et d'égalité :


– en amont, chacun peut s'exprimer et témoigner (avec une chance théorique de toucher toute la planète si les moteurs de recherche et les réseaux le permettent)


– en aval, le discours prédominant n'est plus celui qui est soutenu par les hautes autorités ou relayé par les médias importants -, c'est celui qui attire davantage l'attention des internautes, une attention qui se manifeste par citations, liens, visites, suffrages, recommandation, etc… Il y a donc sanction démocratique d'une expression démocratisée.


Et, entre les deux, les contenus sont difficiles à censurer, et même ils deviennent contagieux : telle image de la répression dans une manifestation prise sur un simple Smartphone peut faire le tour du monde, toucher les médias occidentaux et, au final, attirer un soutien international à une révolte.

S'il est, donc, un thème qui fut rebattu pendant les événements de 2011, c’est bien ce lien supposé entre réseaux sociaux et révoltes dites du printemps arabe. Les médias n'ont cessé de parler de « Facebook révolutions » ou de « Révoltes 2.0 » ce qui exaspère souvent ceux qui participaient aux dites révoltes.


La suite des événements nous a montré à la fois la banalisation de l’utilisation des médias sociaux par toutes les contestations, pas forcément « démocratiques » ni confrontées à des dictatures ; mais chacun a aussi réalisé que les forces politiques qui triomphent dans les élections ne sont pas forcément celles – modernes, cosmopolites, pro-occidentales – qui s’exprimaient alors


Pourtant tout commençait bien. Au début, le « faible » (la foule « intelligente » coordonnée par les technologies de l'information) menace le « fort » (l'État). Ce dernier ne peut plus exercer ses attributs classiques : monopole de la violence légitime (quand la police ou l'armée refusent de tirer), territorialité (les électrons ignorent les barrières douanières et l'État est attaqué par des cyberadversaires ou cyberdissidents hors frontières), autorité (débordée par des foules plus rapides, mieux coordonnées, qui n'obéissent plus et n'ont plus peur) et même spectacle du pouvoir (les discours officiels d'un ben Ali ou d'un Moubarak n'attirent plus l'attention des populations qui se tournent, soit vers le Web, soit vers les télévisions internationales d'information).


Les réseaux sociaux ne servent pas seulement à faire des révélations : ils font naître de nouvelles formes de communautés voire d'action et font ainsi passer d'un lien « faible » dans le cybermonde à un lien fort et passionnel dans la « vraie vie ». Ils créent l'ébauche d'un espace public pour une société civile sous le boisseau. Sans oublier qu'ils servent aussi à provoquer symboliquement un pouvoir haï (en attendant de le défier physiquement par des occupations interdites des places et des rues)

Est-ce à dire qu'il faut poser l'équation réseaux égale démocratie


Utopies et tragédies version 2.0

Globalement, deux thèses s'opposent. Celle des cyberoptimistes veut que les réseaux numériques – par les capacités d’expression et communication qu’ils confèrent à chaque citoyen et par leur structure non hiérarchique et participative – soient de formidables instruments de démocratisation. La thèse pessimiste relativise ce supposé pouvoir déterminant de ces technologies dites « 2.0 » et affirme que les États utiliseront les réseaux comme outils de contrôle et de répression. Le débat n'est donc pas nouveau.

Les grands thèmes des deux discours -celui des réseaux sociaux facteurs de libération ou celle des dictateurs bénéficiant de la nouvelle donne technologique, celle de « l'Agora planétaire » et celui de Big Brother – sont énoncées avant 2011.

Dès 2009 (révoltes en Iran) l’hypothèse d’une relation entre réseaux sociaux et révoltes populaires (on parle déjà de tweet révolution) fait débat.

Il est déjà question à l'époque de « technologies de libération » qui rendraient toute censure impossible, et que l'Occident devrait fournir aux démocrates. Le soutien aux dissidences et les « sociétés ouvertes » sont des thèmes défendus par H. Clinton.

Sans oublier que révoltes de 2011 se produisent dans un contexte historique de cyber-contestation (et de contestation tout court) réprimées depuis des années et que le rôle des médias « classiques » comme la télévision AL Jazeera a été tout sauf secondaire.

Dans le printemps arabe, il faut distinguer des « stades » de l'usage des réseaux :

celui de l’expression lorsque circulent des messages et des images (souvent dévastatrices pour les puissants qui cherchent à en empêcher la circulation) ;


celui de la formation de communautés en ligne quand se cristallisent des sentiments d’appartenance, et par exemple lorsque les internautes choisissent des symboles comme les martyrs de la répression, focalisent leur hostilité envers le dictateur et passent du lien faible derrière les écrans au lien fort, face à la police ;

celui de l’organisation, stade où les réseaux sociaux sont utilisés pour répandre des slogans, coordonner des actions à la barbe de la police, alerter l’opinion internationale, rendre l’exemple de l’action reproductible dans les pays frères, etc

À ce moment, les réseaux sociaux présentent des caractéristiques a priori favorables aux faibles, tandis que leur forme suggère une structure décentralisée favorisant la démocratie directe.


Ils se distinguent des médias classiques, non seulement parce qu’ils permettent à chacun d’émettre ses messages, mais surtout parce qu’ils instaurent une interaction ou conversation ou coopération permanentes.


Au-delà de leur capacité de commutation (permettre à A et B d’échanger), ils encouragent l’éclosion de communautés d’un nouveau type unies à distance par un intérêt commun. Elles produisent en permanence des évaluations et des décisions collectives, ébauche de contre-pouvoirs et laboratoire d’une démocratie directe.


Et elles sont efficaces pour s'organiser, sans chefs, sans organisations structurées, sans idéologie très discriminantes, vite et en fonction d'un configuration sans cesse changeante.


Leur rôle évolue cependant à un certain stade dans la montée aux extrêmes qu'implique le conflit.


Soit la rue gagne et le départ du dictateur permet l’expression des partis et des médias « classiques », il faut alors entrer dans le temps des élections et de la démocratie représentative. Les réseaux sociaux, concurrencés par des médias pluralistes et des médiations plus classiques (partis et mouvements civiques) n’ont plus un rôle aussi crucial.

Soit les choses « tournent mal » et une guerre civile éclate (même si, comme le montre l’exemple syrien, se battre à coups de fusil d’assaut n’empêche pas de continuer la guerre de l’information sur Internet).

Autre enseignement de l'expérience : il ne faut plus penser en termes binaires (des militants qui s’expriment et se coordonnent sur la Toile versus des forces de police surveillant censurant et désinformant) mais envisager un jeu à quatre.

Des États, des fondations, des ONG, des groupes activistes agissant au nom de la liberté ou de la neutralité du Net, aident les groupes militants. Tandis que les acteurs économiques (à commencer par Google, Facebook, Twitter, etc, et de nombreuses sociétés de haute technologie) peuvent jouer soit dans le camp des États répressifs à qui ils vendent des moyens de contrôle, soit aider des dissidences à qui il fournissent des outils ou des connaissances, éventuellement avec l’aval de gouvernements occidentaux.


Armes du fort, armes du faible

La lutte entre contestataires et autorité passe, dans le cyberespace aussi, par l’invention de nouvelles technologies et de méthodes de lutte inédites.

Les régimes autoritaires ont produit des versions « high tech » des méthodes anciennes de surveillance, censure et propagande. Ils ne manquent pas d’armes pour combattre aussi sur les réseaux.

La capacité du fort et du faible, de surveiller pour le premier, de contourner la surveillance pour le second, dépend de protocoles et logiciels en constante évolution.


L’analyse quantitative du contenu des échanges sur les médias sociaux est, du reste, un outil d’anticipation des tendances de l’opinion, donc un instrument potentiel de prévision et de gestion.

La corrélation entre l’apparition de thématiques dans les messageries et des événements (manifestations de rue, par exemple) devient objet de calculs scientifiques et politiques.

Pour un régime autoritaire, la stratégie la plus simple consiste à couper Internet ou à en faire baisser le débit pour priver les opposants de moyens de coordination.

Plus sophistiqué : l’isolation du Net national ou la division du réseau entre une partie accessible aux dirigeants et aux élites, et un Internet très bridé pour le citoyen ordinaire. Ou encore le traitement différentiel de zones géographiques. Ou le filtrage des contenus.

Des techniques permettent de savoir a posteriori qui s’est connecté où et ce qui s’est échangé. L’identification des internautes (qui était physiquement derrière l’écran à tel moment) les complète dans la perspective d’une répression classique (arrestation, interrogatoires…).

Certains pays autoritaires préfèrent attaquer les systèmes d’information de l’opposition ou noyer leur contenu sous une masse de messages favorables à leur cause, y compris produits par des robots ou des algorithmes, ce que nous appellerons des stratégies de submersion.

Les révoltés pratiquent des méthodes de contournement en riposte aux technologies de surveillance et reçoivent des aides extérieures. Des logiciels et des machines sont destinés à aider les cyberactivistes à ne se faire ni prendre ni imposer le silence. Une des méthodes consiste à empêcher les forces de répression de savoir qui se connecte et ce qui se dit ; cela demande des logiciels ou des dispositifs spécifiques et l’apprentissage de techniques de dissimulation.

Pour répandre une protestation, encore faut-il avoir un accès sécurisé, éventuellement à travers des relais. Des outils de connexion/coordination permettent à l’information venue de la base d’être partagée et de se répandre hors frontières.

De nouvelles configurations se dessinent où des puissances encouragent les cyberdissidences externes tandis que des associations comme Anonymous interviennent pour soutenir des contestations ou punir des autorités ou des entreprises. L’aide que portent des associations aux « blogueurs démocrates » peut, d'ailleurs, alimenter une théorie du complot extérieur

Dans cette lutte asymétrique par l’arme de l’opinion et de la connaissance, l’incertitude stratégique est assez grande pour que rien ne soit joué d’avance. Internet a changé la façon de militer, de se mobiliser voire d’être ensemble et de faire de la politique.

Les États qui en sont parfaitement conscients s’intéressent aussi à la question, soit pour rechercher de nouvelles stratégies de censure, soit pour utiliser à leur profit le phénomène des réseaux sociaux, qu’il s’agisse de combattre leurs adversaires politiques ou d’amplifier leurs politiques d’influence. De ce point de vue, l'exemple les USA qui se veulent défenseurs d’un principe de cyberlibertés universelles (allant jusqu’à inscrire le « droit de se connecter dans les droits de l’homme) et soutiennent hors frontières des « blogueurs musulmans modérés », mais utilisent leurs alliances avec les grands du Web face la puissance de contestation de Wikileaks ou à Megaupload offrent un exemple insurpassable.


Aux frontières des technologies de la communication, des réalités économiques et des mouvements politiques se dessine ainsi un nouvel espace géopolitique.

Une guerre de l'attention

À une lutte binaire des foules contre l'institution, il faut substituer l'image d'une pluralité d'affrontements se développant dans le cyberespace et d'alliances, convergences et oppositions bien plus aléatoires.

De fait, les règles de la lutte ne sont pas ou plus celles du chat et de la souris : interdire (surveillance, censure, propagande) contre révéler (l'internaute se faufilant entre les mailles du contrôle pour publier la vérité). Quand toutes les informations, toutes les opinions sont accessibles quelque part, il ne s'agit plus de dissimuler mais de submerger. La victoire ne relève plus de la guerre de position (où l'emporte le celui qui occupe les citadelles, les zones centrales et visibles) mais du mouvement : attirer des flux et fixer du temps d'attention, susciter de nouvelles dynamiques qui feront citer, reprendre, commenter, mettre en œuvre un message, faire tomber le discours adverse dans le vide de l'indifférence. Le triomphe de l'influence sur l'autorité à certains égards celui du soft sur le hard, n'annonce pas la fin du conflit mais son ouverture vers de nouveaux espaces.

Publicités

À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 9 novembre 2012, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :