Réseaux sociaux et défense 3

Spécificité du point de vue militaire

Du point de vue militaire, la question des pouvoirs des réseaux semble cruciale :

– De façon générale les réseaux sociaux, justement parce qu’ils reflètent une logique des usages inventés par des communautés, sont le lieu des engagements, réels ou virtuels, de la prise de position, du défi ou du soutien, et pas seulement des instruments ultra commodes pour vite diffuser une nouvelle. L’important est ce qui se produit dans l’affectif et dans le collectif : les enthousiasmes et les indignations y sont très contagieux. Les rumeurs aussi.

– Les armées des démocraties occidentales ne peuvent mener une action efficace que si elles reçoivent globalement l’assentiment de leur population et gagnent au moins une neutralité bienveillante de l’opinion internationale. Et ceci alors qu’une seule image ou un seul dérapage fût-il symbolique (comme le fait de porter un masque évoquant la mort) peut faire sur-réagir les médias et le public. En revanche des outils comme Twitter, très prisé par les journalistes du monde entiers, sont des moyens idéaux pour contacter les médias internationaux (si possible avant que l’adversaire leur ait fait parvenir sa version des faits et son matériel de propagande).

– Ces mêmes armées doivent faire face à des contraintes de sécurité qu’ignorent les acteurs civils : les propos tenus par leurs soldats peuvent soit renseigner l’adversaire, soit, s’ils sont maladroits ou stupides, donner corps à des accusations d’impérialisme, de racisme ou de brutalité.

– Leurs adversaires asymétriques, guérillas, groupes armés ou terroristes, ne se privent pas, eux, d’utiliser les médias sociaux pour coordonner leur action, pour défier leurs ennemis, ou pour adresser des proclamations et des images aux populations qu’ils présument sympathisantes. La frontière entre l’expression d’opinons critiques et les « discours de haine », voire l’aide aux candidats terroristes est facile à franchir. Il y a aussi une frontière entre expression d’une opinion, fut-elle scandaleuse et choquante, et piraterie informatique : des virus ou autres logiciels malveillants peuvent pénétrer les systèmes d’information par le biais de message et il s’ajoute donc là un problème de cybersécurité non négligeable.

– Les réseaux s’adaptent très bien à des fonctions plus strictement militaires : renseignement sur l’adversaire (éventuellement provocation sous de fausses identités), capacité de pénétrer ses systèmes d’information (pénétration par des mails, du phishing, etc.), sans oublier la capacité de coordonner et motiver ses propres combattants. Surtout si l’on associe à l’émission de message l’utilisation de logiciels malveillants qui profitent de ces portes d’entrée, les réseaux sociaux se prêtent très bien à deux activités complémentaires de l’usage de la force armée : espionnage et sabotage…

– Or ces mêmes réseaux pourraient être des outils remarquables pour relier les soldats et pour maintenir un contact avec les civils. Ils pourraient aussi être utiles pour attirer immédiatement l’attention des médias et des internautes sur des messages favorables. C’est en particulier dans cette perspective que l’armée israélienne en a fait un usage ciblé lors de sa dernière opération dans la bande de Gaza : il s’agissait de se donner les meilleures chances que leurs images et leurs affirmations deviennent contagieuses plutôt que celles du Hamas. Tout en jouant d’un effet de génération : les soldats, au moins les moins gradés, appartiennent par définition aux tranches d’âge nées avec le numérique et baignant dans la culture Facebook ou Twitter. Les entreprises ont découvert combien les réseaux sociaux étaient utiles pour mobiliser ses alliés notamment en cas de crise et se dotent de « community managers » pour entretenir ces forces favorables ; il n’y a pas de raison que les armées en soient incapables.

– Toute armée doit concilier une pratique officielle des réseaux (les messages émis par les autorités avec les contraintes de temps et de format, éventuellement leur usage comme outil collaboratif) avec l’usage privé qu’en font ses soldats, mais aussi avec l’existence de communautés en ligne (familles de militaires, experts ou amateurs des questions stratégiques, vétérans, etc.) qui s’intéressent aussi à ce que fait cette armée.

Une armée n’est pas une entreprise qui doit gérer sa communication et sa réputation avec l’éventuel soutien d’une communauté (comme les consommateurs autour d’une marque), et face à d’éventuelles critiques en ligne. Ni même une institution pratiquant la communication de crise (la crise est plutôt une situation normale pour des soldats).

Une armée risque pire qu’une crise de réputation ou qu’un article ironique nourri par des fuites : elle a, par définition, des ennemis qui désirent la frapper par des images et des discours (dénonciation, humiliation symbolique, défi, attaques idéologiques, rhétorique de combat). Et ces ennemis la combattent aussi par la violence physique, sur un territoire qui est généralement le leur : là aussi les médias sociaux peuvent servir à se coordonner rapidement et efficacement.

Les réseaux et l’influence : choix des stratégies

Il est clair que les armées doivent choisir quel usage elles entendent faire des réseaux sociaux (l’option de ne pas y être du tout étant désormais exclue ou obsolète). Et ce choix se situe entre deux extrêmes.

Soit l’autorité militaire considère ces réseaux comme un espace d’expression supplémentaire, une façon, certes très moderne, rapide et parlant aux jeunes de la « génération Y », d’adresser des messages, si possibles factuels et vérifiables, mais, finalement, très officiels. Y compris dans le domaine du recrutement où il semble logique d’utiliser les médias favoris de la génération à laquelle on s’adresse.

Soit, comme à certains égards, des forces armées dans des pays anglo-saxons, l’armée joue la carte des communautés. Les réseaux sont alors considérés à la fois :

– comme un espace de resserrement du lien affectif (avec les familles, l’arrière, les vétérans, les « patriotes »…) et où chacun peut constater combien la nation soutient ceux qui combattent en son nom, – comme une fenêtre pour faire partager au public resté à la maison les expériences du front (cf. les miliblogs américains) ou pour montrer par l’image la réalité des opérations ;

– comme un outil utile pour échanger des connaissances et des expériences (voire comme un lieu du débat stratégique) ;

– et enfin comme un élément supplémentaire d’une stratégie globale d’influence : décliner un maître message, légitimant l’action des forces armées, en une pluralité d’expressions, y compris venues de la base. Et, en corollaire : mener la guerre de l’information contre un ennemi « en ligne ».

C’est une approche qui heurte des habitudes de contrôle hiérarchique de l’expression ou de discipline, à des impératifs de sécurité et des réticences à faire autre chose que de » l’information pure, de l’influence, par exemple. C’est néanmoins un risque que prennent certaines armées. Elle va souvent de pair avec la pratique de la « e-diplomacy« , la présence des diplomates sur les réseaux sociaux des pays étrangers voire sur le « Nation branding« , la promotion de l’image d’un pays y compris par des procédés publicitaires.

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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 7 juillet 2013, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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