Réseaux sociaux et défense 4

Messages et communautés

Qui dit réseaux sociaux dit lien social. Parfois leur usage est trivial et auto-centré (l’internaute peut se mettre en relation d’un clic avec qui il veut et qui partage les mêmes intérêts même futiles, raconter des banalités, s’employer de façon narcissique à collectionner les « amis », les « suiveurs », etc.). Le lien peut aussi être intense, stimuler des passions communautaires et produire des changements « dans la vraie vie ».

Les réseaux sont des moyens d’échange, conversation, approbation, vote, coordination, organisation, intelligence collective, partage d’expérience… Outre la prise de parole, ils contribuent à la prise de décision collective qu’il s’agisse d’achats en ligne, de modes culturelles ou de luttes politiques. Bref, ils ne se contentent pas de faire savoir et de faire groupe, ils font faire.

Ce sont aussi des moyens d’anticipation. Ce qui s’y dit ou ce qui s’y échange, peut donner une indication sur les mouvements, voire les comportements collectifs à venir. Des recherches se développent dans cette perspective. L’analyse des « mèmes », les unités sémantiques ayant des significations similaires, de leur fréquence sur les réseaux et de leurs variations pourrait devenir un instrument de prédiction politique et sociale. L’opinion qui s’y manifeste, sur les blogs en particulier, renseigne sur les idées, tendances ou normes émergentes, éthiques ou politiques émergentes au sein d’une communauté.

Sur le Web 2.0, sont nés des usages que n’avaient souvent pas prévu les concepteurs : Facebook était destiné à la crème des universités américaines pas à un milliard d’utilisateurs et Twitter à « raconter ce que l’on fait », pas à devenir une source d’information privilégiée des médias.

Suivant le cas, les plates-formes peuvent avoir des fonctions ludiques ou techniques, bases de données ou outils de coopération, jeux et encyclopédies collaboratives de type Wiki, être l’origine des tendances futures, recherche d’un travail ou d’un partenaire, support pour une image commerciale, vecteurs de soft power, etc. Une incroyable souplesse technique autorise une variété culturelle d’emploi non moins spectaculaire.

Défense et conflits sur les réseaux

Cette dualité (explosion des possibilités techniques et multiplication des usages sociaux) prend un sens particulier pour une armée.

À certains égards, elle rencontre les problèmes ordinaires d’une organisation ordinaire, de recrutement, de réputation, d’expression interne, d’innovation et d’adaptation, etc.

Mais elle exerce la plus éminente des fonctions régaliennes et représente une Nation. Elle a des ennemis et non des concurrents. Ses rapports avec les réseaux sociaux et leur mosaïque d’usages s’inscrivent dans une perspective qui soulève quatre ordres de questions.

La question de l’autorité. Fonctionnant «de tous vers tous», en une conversation perpétuelle, sollicitant à chaque minute le consensus, l’approbation, la citation ou le commentaire, le réseau semble l’opposé même du principe de hiérarchie. L’État peine à faire respecter ses lois à l’intérieur de ses frontières. Des ONG ou des groupes hacktivistes peuvent intervenir à distance et interférer avec des conflits armés ou des guerres civiles (en offrant des moyens ou en menant des attaques informatiques). Les acteurs économiques (« grands du Web »), capables d’échapper à l’autorité ou à la fiscalité d’un État jouent parfois leur propre partition. Tantôt ils aident certains gouvernements à faire disparaître des contenus ou à traquer leurs auteurs, tantôt, à la façon ostensible de Google, en soutenant des mouvements « citoyens » et menant une « diplomatie » numérique.

La question du secret. Toute action militaire suppose de dissimuler ses forces, ses positions ou ses projets à l’adversaire, et les armées n’ont pas été longues à découvrir les risques que font courir les médias sociaux. L’indiscrétion d’un seul soldat peut constituer un danger pour une opération. De façon plus générale, plus un système d’information possède de « portes d’entrée », tels des terminaux mobiles comme des smartphones, plus il est facile à pénétrer frauduleusement.

La question de la représentation. La représentation de la réalité (rumeurs, distorsions cognitives, trucages, franches opérations de désinformation), mais aussi la représentation des groupes humains pose problème : ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux sont-ils majoritaires ? Éventuellement, existent-ils vraiment ? Il pourrait s’agir de « robots », ces logiciels (« persona management ») qui simulent de façon convaincante la présence en ligne d’un partisan d’une entreprise ou d’un système politique. Toutes les formes de camouflage et de déception sont possibles.

La question de la violence. Dont celle de la « guerre en réseaux » annoncée dès les années 90. Les cyberattaques transitent souvent par les médias sociaux. Il faut donc les considérer non seulement comme des moyens d’expression d’opinions (même mensongères ou criminogènes) mais aussi comme des vecteurs ou des objectifs pour des agressions qui ne sont pas seulement verbales. Une armée doit s’attendre à subir plus qu’une critique ou pire qu’une crise dite de réputation : des attaques informatiques, des manœuvres de désinformation… La lutte pour faire prédominer son message (ou pour empêcher l’adversaire de le faire) se redouble d’une perturbation du fonctionnement des réseaux cibles.

Hésitation stratégique

Les critiques ne manquent pas d’énumérer les freins qui font hésiter les forces armées à s’engager sur les réseaux sociaux :

– risques sécuritaires (trahison d’une information stratégique, géolocalisation d’un usager, infiltration…),

– répugnance à laisser s’exprimer une parole non contrôlée (bavures ou gaffes qu’exploiterait la presse),

– habitudes culturelles (idée que l’armée française informe mais n’influence pas, exprimée par certains),

– sensibilité politique de qui circule (tentation de renvoyer la responsabilité aux autorités civiles) ou peur d’une politisation sur les réseaux (extrémistes…)

– difficultés administratives, lenteur des décisions et des contrôles,

– malaise face à la multiplicité des réseaux, à leur spécialisation, à leurs incessantes mutations

– méfiance envers un média où circule le meilleur et le pire. Nous songeons ici au paradoxe des réseaux qui fait que, si les informations y circulent intensément et librement, il est aussi très facile de s’y isoler dans sa bulle informationnelle où l’on se confronte uniquement à des messages qui renforcent les mêmes biais, préjugés ou stéréotypes et où les paroles les plus extrêmes ou les plus délirantes bénéficient parfois d’un avantage.

– tension entre le principe de discipline et les usages privés des réseaux « quand je veux, où je veux, avec qui je veux »

– embarras à dialoguer avec la communauté militaire (ou « amie ») non institutionnelle, crainte de paraître cautionner ce qui se dit sur un blog ou un forum

– problème d’adaptation à une situation où il ne suffit pas de délivrer une fois un message efficace et de bien le diffuser dans une perspective de guerre du sens – persuasion et légitimation – : il faut être cité, signalé, interprété, « devenir contagieux », et surtout trouver des relais dans différents publics que l’on ne contrôle pas

– contraste entre l’habitude militaire d’une parole « bien cadrée », laconique, précise et le flou d’une discussion incessante où s’expriment toutes les sensibilités et où le consensus se négocie sans ordre fixe.

S’il existe un « dilemme du dictateur » (ou laisser se développer Internet, avec ses avantages économiques, mais ses risques politiques, ou le censurer et en payer le prix en termes de développement), il existe aussi un dilemme des démocraties. Leur éthique comme le contrôle politique et médiatique que subissent leurs forces armées interdisent la propagande ou le mensonge. Elles craignent le dérapage verbal ou « l’image qui tue ». La faute d’un seul peut rejaillir sur tous, si elle est exposée sur les réseaux, lieu par excellence des contagions de l’opinion. Et pourtant il faut bien occuper le terrain des réseaux.

Une armée a aussi des atouts pour utiliser les réseaux :

– Son « public » est jeune, voire composé de « digital natives » ou de « génération Y » pour employer les termes à la mode, familiers des réseaux « dans le civil ». Il y a de bonnes chances qu’ils fassent partie de ces trois quarts d’internautes français qui sont sur les réseaux, inscrits en moyenne sur presque trois d’entre.

– L’armée est a priori « technophile ». Elle est sensée s’intéresser aux derniers développements en la matière et utilise au quotidien un matériel bourré d’informatique…

– S’il est une institution où le sentiment d’appartenance importe, c’est bien l’armée : partage de risques, de missions et de traditions, fort sentiment d’identité au sein d’une société, solidarité indispensable dans l’action, partage d’un idéal et de codes, etc., Autant de raisons pour que le sentiment communautaire des militaires cherche à se manifester. Surtout en opération, chez ceux qui ont besoin de parler aux leurs ou d’échanger des expériences avec des frères d’armes.

– Les réseaux peuvent faire remonter de l’information intellectuellement utile (retour d’expérience partagé, intelligence collective, remarques techniques et stratégiques), mais aussi psychologiquement ou sociologiquement significative (moral, préoccupations réelles, tendances dans les réseaux proches, les familles, les vétérans, le public intéressé par la chose militaire de l’expert au passionné… On peut peut-être y déceler, voire y prévenir des crises sociales ou « de moral ».

– En corollaire, ces réseaux de proches représentent des alliés potentiels: sur les réseaux sociaux, comme l’ont vite découvert les entreprises, il importe d’avoir des partisans en dehors de l’institution qui relaient ou complètent à l’arrière la parole « officielle », font valoir leur point de vue et leur représentativité, apportent des arguments complémentaires, manifestent leur soutien, incarnent le lien Armée Nation…

– Les réseaux sociaux sont réputés utiles en cas de crise, pour l’anticiper, s’y exprimer vite ou mobiliser les avis positifs face à la critique ou aux rumeurs. Or une armée est face à une crise perpétuelle qui met en jeu des vies humaines.

– Les réseaux pourraient être des outils de formation ou de sensibilisation.

– Sur le terrain, ils pourraient servir à communiquer avec les parties prenantes locales (autorités, médias, ONG..), avec les alliés, voire en interne là où un contact rapide et souples est nécessaire.

– L’armée française n’est pas confrontée à un antimilitarisme très préoccupant, au pire à une indifférence vague. Elle a une bonne image à la fois sur le plan technique et humain. Elle excelle dans certains secteurs de communication (elle sait fournir aux médias des images de qualité par exemple). Pourquoi ne chercherait-elle pas à être aussi performante sur les réseaux 2.0 ? Pour une institution si soucieuse du lien avec la Nation et du pacte républicain, pourquoi avoir peur des médias de la société civile ?

– Productrice de réflexions sur des thèmes complémentaires – qui vont de la guerre en réseaux aux cyberconflits – l’armée devrait être intellectuellement sans complexe pour aborder les questions sociétales et stratégiques du 2.0. Elle a d’ailleurs commencé.

– Les inconvénients d’une présence minimale – en rester à la simple vitrine – sont pires que ceux d’une intervention plus active. L’espace que n’occuperont pas les militaires, le sera, de toute façon, soit par ses adversaires, soit par des acteurs, fussent-ils de bonne volonté, qui ne seront pas encadrés. Les réseaux mobilisent l’attention et amplifient les mouvements d’opinion, souvent en inspirant et commentant les médias classiques. Ils font largement l’agenda. Pourquoi s’en exclure ?

– Les enjeux sont considérables. Nous avons évoqué : image, réputation, communication externe, communication interne, bonne synergie avec les autres médias utilisés par l’armée (fonction d’attirer l’attention des médias sociaux), modernisation du lien Armée Nation, outil de veille et d’anticipation des mouvements d’opinion, mobilisation de l’intelligence collective des jeunes soldats et réponse à leurs besoins d’expression et de lien social… L’armée ne peut se permettre de rater le train d’une évolution cruciale et qui ne fait sans doute que commencer.

Publicités

À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 7 juillet 2013, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :