Lanceurs d’alerte 2

  La notion de « lanceur d’alerte » semble être apparue sous sa forme anglaise « Whistleblower » (allusion au coup de sifflet de l’arbitre signalant une faute au cours d’une partie), et ce en 1970 sous la plume de l’activiste Ralph Nader qui préférait éviter une terminologie aux connotations trop négatives comme dénonciateur ou informateur.   Ralph Nader l’avocat des consommateurs est un personnage-clef dans la mesure où il a pratiquement inventé la forme d’action chère aux ONG et aux nouveaux activistes et qui consiste à reprocher à des grandes firmes de porter atteinte au Bien Commun en mettant en danger la sécurité ou la santé des usagers. S’en prenant dès 1965 à l’industrie de l’automobile toute puissante outre-Atlantique, réfutant le discours publicitaire à la gloire du symbole américain de la grosse cylindrée pour en montrer l’insécurité chronique, Nader n’a cessé depuis.   Allié depuis à toutes les causes écologiques ou consuméristes, il incarne un tendance très contemporaine qui inspire les contre-pouvoirs dits citoyens : la contestation du système économique, non pas au nom d’une philosophie de type marxiste, mais au nom de simples citoyens ou utilisateurs, qui partant des faits techniques (et souvent des fausses promesses économiques), les vérifient, parfois contre les experts officiels, et en tirent des conclusions politiques (a minima, ils réclament l’intervention de l’État régulateur contre l’entreprise fautive, souvent ils en tirent la conclusion qu’un autre système politique doit être instauré pour protéger les citoyens). Pour la petite histoire : Ralph Nader, qui fut candidat à l’élection présidentielle, est le co-auteur d’un livre qui s’intitule précisément « Whistle blowing » de 1972 : il y raconte toutes les techniques de harcèlement juridique ou autre employées par les grandes compagnies contre ceux qui les dénoncent ainsi.   DRAMATURGIES DE LA DÉNONCIATION   Outre-Atlantique, les affaires de whistle-blowing ont été aussi nombreuses que spectaculaires (plusieurs ont d’ailleurs inspiré des films à Hollywood, sensible au thème du héros (ou mieux : de l’héroïne) solitaire face à l’institution); Daniel Ellsberg, qui révéla en 1971 les « papiers du Pentagone » (des documents secrets sur la politique américaines au Vietnam), « Gorge Profonde » qui révéla le rôle de Nixon dans l’affaire du Watergate et contribua à le faire tomber, Jeffrey Wigand qui révéla la façon dont l’industrie du tabac étouffe les informations sur le danger pour la santé publique, Erin Brokovich luttant contre des pollueurs, etc.   Le lanceur d’alerte, dès les origines, est quelqu’un qui met en garde contre un danger caché au nom de l’intérêt public. Cela présuppose une faute au sein d’une société ou d’une institution : le non respect de la loi, la dissimulation des risques d’un produit ou d’une pratique, la fraude, la corruption, le mensonge. Le lanceur se réfère à une norme explicite ou non qui n’a pas été respectée et manifeste une confiance implicite dans les vertus du recours à l’espace public : si le public sait et est convaincu, les citoyens obligeront à faire cesser le scandale.   Le porteur d’alerte peut ressembler au dissident par le risque qu’il prend en se désolidarisant d’un système ultra-puissant, par son obstination et sa capacité de ramener des preuves, il ressemble un peu à un détective privé de cinéma, obstiné en quête de preuves, mais peut aussi évoquer la figure moins glorieuse du procédurier qui passe parfois des années à demander réparation d’une injustice. Certains faux siffleurs sont de vrais obsédés du complot qui imaginent des manœuvres occultes et des coïncidences troublantes pour justifier leur lutte contre une conspiration (mais il y a de vraies conspirations !). Dans tous les cas, le courage de sa démarche (le petit contre les gros) suscite la sympathie du public, surtout dans des sociétés allergiques au risque, sceptiques sur les mécanismes publics de contrôle et rassurées de pouvoir adhérer à un discours post-idéologique ou faiblement idéologique (à bas les tricheurs et des puissants qui ne respectent pas les règles :comment objecter ?). Certains traduisent « Whistleblowing » par « alerte éthique » pour souligner qu’il s’agirait là du geste d’un témoin qui rapporte aux autorités des actes illicites, quasiment d’une obligation morale, ce qui le met sur le même plan qu’un citoyen qui doit appeler les pompiers s’il voit un feu.   L’alerte suppose la conjonction d’un fait – découvert pas un scientifique ou un simple citoyen -, d’un risque que ce fait fait peser sur la collectivité (risque physique ou risque moral en cas de corruption ou de mensonge organisé), une organisation puissante qui nie le fait déclencheur ou en minimise les conséquences et enfin il faut une dramaturgie – la lutte de l’individu et de la grosse machine -. Elle a pour enjeu de faire parvenir ou pas l’information à la société civile et d’en tirer les conséquences juridiques (condamnation) et politiques (interdiction, nouvelle loi plus juste ou plus prudente), etc. C’est sans doute pourquoi nombre de pays ont adopté des législations protectrices en faveur des lanceurs d’alerte, généralement pour interdire les sanctions contre leur acte présumé de civisme (du SarbanesOxley Act américain de 2002 aux multiples articles de notre code du travail qui instaurent des obligations de dévoiler).   AU RISQUE DE L’ALERTE   La principale distinction qui parcourt l’histoire des « siffleurs » est celle de l’extérieur et de l’intérieur. S’il agit du dehors, sans appartenir à l’organisation, le « porteur d’alerte » s’assimile de fait à un journaliste dénonciateur de scandales. S’il pratique de l’intérieur de l’organisation, et surtout si cette dernière lui a demandé des engagements de confidentialité, son statut commence à ressembler à celui d’un repenti. D’un traître diront les gens de l’organisation dont les secrets partagés se retrouvent sur la place publique. D’où des statuts juridiques assez différents. Dans la mesure où les lanceurs d’alerte font souvent l’objet de poursuites des organisations qu’ils attaquent soit sur un base de diffamation ou d’une notion proche, soit dans un cadre disciplinaire, leur niveau de protection varie.   Aux États-Unis ou des contre-offensives juridiques se développent souvent on parle de « poursuites stratégiques », « poursuites-baîllon » (une expression québécoise) voir de « gifles en retour » (un jeu de mot sur Strategic Lawsuits Against Public Participation, poursuites stratégiques contre la participation du public dont l’anagramme fait gifle ou baffe, slapp). On fait conscience à l’ingéniosité des avocats américains pour utiliser toutes les procédures capables d’impressionner le dénonciateur, de lui pourrir la vie, de lui faire perdre de l’argent et de l’énergie, lui qui ne peut pas s’offrir des professionnels pour cela. Le lanceur d’alerte « interne », s’expose, lui, à perdre son travail, à être attaqué pour un préjudice qui résulterait d’une faute, voire à subir des sanctions pénales au nom de dispositions couvrant le secret. Le cas extrême étant, évidemment, l’accusation d’espionnage. Le problème de l’alerte qui se développe ainsi est, outre les risques de manipulation ou de vengeance inhérents à tout système de dénonciation, qu’elle ne finisse par brouiller deux frontières.   Celle du bas d’abord : la persécution du faible ou du presque faible. Dénoncer une multinationale qui empoisonne des produits ou achète des politiciens est difficile à contester sur le plan moral. Rentrer dans le cycle du puritainement ou du politiquement correct en est une autre Et la censure des comportements machistes, homophobes, xénophobes ou autres ici, y compris dans l’entreprise avec éventuelle mise au pilori des réseaux sociaux pourrait bien nourrir ailleurs le flicage des comportements blasphématoire, dangereux pour l’unité nationale, incitant à la révolte, etc. Du whistleblowing au bashing et du courage de refuser de céder à l’autorité à la tentation d’écraser les déviances, il y a des passages dangereux.   L’autre limite s’est révélée au moment des affaires Wikileaks ou Snowden : tout État repose sur une part irréfragable de secret, quelles que soient ses intentions démocratiques ou ses proclamations en faveur de la transparence. Le secret de la diplomatie, de la négociation ou, tout simplement, du service secret (comment nous violons secrètement les secrets des autres) constituent un minimum incompressible de dissimulation en dépit de la rhétorique sympathique sur la transparence. On peut porter des jugements politiques et moraux très différents (et, pour sa part, l’auteur de ses lignes est enchanté de voir confirmer ce que beaucoup soupçonnaient déjà sur la diplomatie ou le renseignement américains), mais l’alerte trouve ses limites dans la réaction de l’État (Manning embastillé, Assange assiégé et Snowden chassé en savent quelque chose). Et quand bien même le cotenu des révélations n’en apprendrait pas tant que cela ou ne bouleverserait pas des pratiques diplomatiques basées sur la Realpolitik, l’État ne peut tolérer le principe d’une atteinte à son privilège ultime. En ce sens les très médiatique et très moderne Obama reprend à son compte, sans le savoir, une grande maxime de Richelieu : « Le secret est la première et principale affaire de l’État ».

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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 15 juillet 2013, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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