Machines à informer

 La plus grande part des connaissances que nous avons recueillies sur le monde provient des médias. Celles que nous avons acquises par une expérience directe des choses mêmes ou d’êtres humains (nos parents, nos maîtres, nos amis) représentent moins que les millions d’images, de discours, d’expériences « de seconde main » dont nous sommes redevables à des dispositifs techniques destinés à enregistrer et transporter jusqu’à nos cerveaux un certain type de données et significations ordonnées suivant un certain code et par certains vecteurs (telle est la définition que nous donnerions d’un média.

La démocratie repose sur la fiction, d’une opinion rationnelle équitablement informée, capable de confronter son jugement à débat (au moins au sein de la « classe discutante »), et dont les jugements sont transformés par la magie du vote en volonté populaire juste. Notre culture présuppose donc l’idéal d’un individu jugeant en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu, vous, moi, n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser… En ce sens les médias s’interposent entre le monde et nous, tout en accroissant nos possibilités d’appréhender ce monde parce qu’ils nous le simplifient, quitte à le ramener à des stéréotypes.


Critiques des médias

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large – réflexion sur l’image, l’écrit, la parole, leurs vecteurs et leurs pouvoirs – soit presque aussi vieille que la pensée dont nous avons conservé la trace, c’est-à-dire celle qui fut elle-même médiatisée sous forme de manuscrits. Cette critique des médias s’esquisse à travers les jugements qu’énoncent plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore par les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est l’archétype de toute critique des médias des siècles suivants). Ces questions portent sur le caractère licite ou utile du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité.

Il se pourrait même que la plupart des critiques adressées aux médias – ils suscitent des passions malsaines, ils ne nous offrent qu’une vue partielle ou partiale de la réalité, ils permettent aux puissants de nous manipuler, ils nous abrutissent ou nous détournent des « vraies questions », ils nous aliènent en nous attirant vers des pseudo-réalités inauthentiques…)- ne fasse que réactiver des catégories religieuses, mais ceci est un autre débat.
Pour faire simple, il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.
La première interprétation repose sur une vision de la perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils ne nous procurent qu’une connaissance insuffisante, simplifiée et déformée. Voire : ils censurent par le silence ou l’indifférence. C’est un argument qui fonctionne à tous les coups puisque c’est précisément la fonction du média de ne retenir qu’une partie de la réalité, de la construire pour lui donner à la fois sens et forme (par exemple la « forme » d’une dépêche, d’un reportage vidéo, d’un article, d’une page de blog…). Version moderne : les médias sont formatés par l’idéologie dominante et aveugles à ce qui n’y correspond pas. Au fait, que serait une idéologie dominante qui ne dominerait pas les médias ?
Il nous semble plus productif de s’interroger sur tout ce qui s’interpose entre la réalité «brute» (dans laquelle le média va découper des « événements », des spectacles ou des opinions dignes de nous être transmis) et le terminal ultime, notre cerveau. Par exemple, entre des milliards de choses remarquables qui se produisent chaque jour sur la planète, combien (quelques milliers) vont faire l’objet d’une dépêche ou d’un reportage qui leur conférera le statut d’événement ou de nouvelle ou de déclaration significative, et combien (quelques dizaines) vont nous être présentées par un journal, une chaîne, un site ? Qu’est-ce qui s’est perdu en route ?
Les facteurs de sélection (à la fois élimination et construction) sont :
– la censure (officielle ou de fait)
– l’argent (le coût, le facteur rentabilité)
– le temps (urgence, formatage de la durée par le média)
– les réseaux ( ceux qui fournissent, choisissent et interprètent l’information)
– la lisibilité de l’information en fonction du média (p.e. la disponibilité d’images), cette lisibilité pouvant être délibérément accrue par la mise en scène de l’information en amont (théâtralisation de la politique, par exemple).
– la culture dominante chez les médiateurs et dans la société en général, la doxa d’une société donnée
– la perception du public que se font les sélecteurs et producteurs d’information, perception qui peut être très différente des véritables attentes et des grilles d’interprétation des publics réels. C’est le domaine du « ton histoire n’intéresse pas les gens, coco, ce que veut le public c’est… » ou « d’après l’audimat… »

La seconde dimension de la critique des médias porte sur un pouvoir supposé qui leur est attribué.
• Pouvoir de persuader ou de faire croire d’abord. Voire d’inciter (à la violence, par exemple) ou de convaincre les foules.
• Pouvoir négatif de distraire et de démobiliser, notamment en affaiblissant la sacro-sainte séparation réalité / fiction et En hypnotisant un destinataire qui vit ainsi par substitution, comme hypnotisé.
• Capacité de créer une hiérarchie des événements, d’attirer l’attention sur l’un et de faire oublier l’autre, bref de diriger des flux d’attention, capacité corollaire de favoriser l’ascension sociale ou la mise en vedette de certains individus.
• Faculté de modifier nos modes de pensée, nos liens sociaux (comme le prouvent abondamment les réseaux sociaux numériques)
Toutes questions dépendant de la type de technologie prédominant à une époque (tel est du moins le credo que l’auteur professe en tant que médiologue).
Cette technologie se développe certes selon sa logique propre (appelons-la progrès cumulatif) et à certains égards irréversible : personne ne songerait plus à perfectionner le télex ou la calame.
Mais elle obéit aussi à deux autres déterminants : le rôle des producteurs d’informations et des utilisateurs des médias (rien n’empêchant d’être les deux à la fois et rien n’interdisant que les deux ne partagent les mêmes représentations idéologiques).

Des mass-media aux médias 2.0

L’ère des mass-media est caractérisée par :

– des appareils lourds : pour informer, il faut des rotatives, des studios, des immeubles, des salariés… ; la production et la reproduction demandent de gros investissements

– le message unique va d’un foyer central où il est produit ou édité de manière quasi industrielle vers des récepteurs multiples (qu’il est justement accusé de standardiser ou de massifier suivant un schéma « un vers tous »)
– les moyens de diffusion mêmes privés restent souvent tributaires de contrôles publics… Jusqu’à la télévision satellitaire (et encore…) l’État contrôle à pu prés l’information qui circule sur son territoire
– l’information est accréditée par le contrôle et les pratiques de professionnels et la plupart des analyses reposent sur le présupposé de la naïveté ou de la réceptivité des masses. Naïveté dont seuls se croient indemnes les intellectuels critiques qui dissertent sur le sujet. Or la soit-disant adhésion « au premier degré » des masses au contenu qui leur est proposé par les médias est un postulat très discutable.
– le pouvoir d’informer est à la fois concentré et ostensible
Même si ce schéma global demande de nuances (les médias peuvent se faire plus spécialisés, plus communautaire, plus participatifs…), il reste dominant jusqu’aux dernières décennies.
Du coup, il est tentant de penser que la révolution numérique en négatif de l’image précédente.


  • D’où une tendance à employer des catégories inverses et à postuler, par exemple, que cette révolution prend à contre-pied ces vieilles règles et en instaure d’inédites : tous émetteurs, dispersion et facilité du pouvoir d’informer, fin de la transmission hiérarchique et univoque…
  • D’où la tentation de prophétiser que les tendances lourdes vont vers l’expression et l’échange généralisé, la démocratisation du pouvoir d’informer, etc.
  • D’où aussi une prédisposition à penser en termes de « la fin de… ». On annoncera, par exemple la fin du journal papier (modèle non rentable entre la concurrence du gratuit et le développement de l’information en ligne). Ou la fin de la télévision (la fragmentation des chaînes condamnant les généralistes, face à la Video On Demand, à la concurrence des services « push », du téléchargement…). La surabondance de « nouvelles », en partie produite par le journalisme citoyen dans un cas, la surabondance d’images dans l’autre, plus la facilité de circulation par les réseaux sonnerait le glas de l’information « un vers tous » entre les mains de quelques uns.

Les plus optimistes en déduisent que tout la révolution numérique se traduit en « gain de pouvoir » (empowerment pour les anglo-saxons) et énumèrent les nouvelles facultés que nous procurent nos outils de communication 2.0.
– pouvoir de s’exprimer (y compris contre une tentative de censure des autorités nationales qui ne contrôlent plus guère la communication sur leur territoire, encore que…), qui inclut le pouvoir de témoigner et éventuellement de trouver des relais, y compris étrangers, chez les anciens médias
– pouvoir de puiser l’information aux sources les plus diverses, voire de se composer une représentation de l’actualité en fonction de ses propres critères
– pouvoir d’atteindre tout autre internaute ou presque. Bien entendu, ce pouvoir-là est tout théorique : si j’écris un manifeste que je juge bouleversant ou fais des révélations sur les crimes des puissants que j’estime capables de faire tomber un gouvernement, je peux me bercer de l’illusion que des milliards d’internautes pourront y avoir accès. En réalité, mon message restera enfoui sous des milliards d’autres et ne touchera probablement que quelques amis ou familiers de mes publications auxquels s’ajouteront les lecteurs envoyés par un moteur de recherche et par des recommandations sur des réseaux sociaux. Adieu les décimales. Mais ceci manifeste un autre pouvoir sur lequel nous reviendrons : celui d’attirer l’attention, qui est, au final, la ressource la plus rare et la plus précieuse sur Internet.

– pouvoir de faire en commun (ce qui passe souvent par une démarche : rejoindre une communauté en ligne dotée d’outils de conversation, de recherche de correspondants, d’évaluation, recommandation ou indexation des contenus, etc.) Ce pouvoir de faire est non seulement celui de « voter » directement ou indirectement (se déclarer « ami » ou « suiveur » de…, signaler, reproduire) mais aussi d’organiser des actions communes, en mobilisant notamment l’intelligence des foules, pour réaliser quelque chose dans la vraie vie. Cela peut aller jusqu’à renverser un gouvernement pendant le printemps arabe.

Retour aux fondamentaux

Qu’est-ce qu’informer ? Étymologiquement « mettre en forme » : donner cohérence et lisibilité à des éléments qui prennent sens pour quelqu’un. Donc faire savoir que…, rendre compréhensible. En ce sens, nous n’arrêtons pas d’informer : nous émettons une multitude de signaux, y compris par notre corps depuis notre tenue vestimentaire jusqu’à notre sourire ou nos poches sous les yeux. Et même notre mutisme et notre refus de nous exprimer peuvent précisément avoir pour sens que nous refusons la communication. Donc ils informent.
Informer a donc plusieurs dimensions : expression d’un état ou relation de faits ou opinions, simple enregistrement d’un aspect de la réalité ou tentative de changer le comportement d’autrui par incitation persuasion, suggestion, …
Nous avons souvent décrit le processus d’information délibérée et organisée (celui qui nous intéresse ici) comme une triple lutte :
– contre le temps : survivre à l’effacement et à l’oubli (en organisant, d’ailleurs l’effacement et l’oubli de ce qui est inutile ou insignifiant), perdurer, transmettre
– contre la distance : atteindre, toucher ses destinataires, communiquer
– contre d’autres informations concurrentes : propager, retenir l’attention, convaincre…

Quand nous parlons d’un média spécifique, comme le cinéma ou la télévision, nous songeons à des phénomènes dont le résultat est que le contenu du cerveau de A est passé plus ou moins bien dans celui de B, C et ainsi de suite. Un média demande :
-un support destiné à enregistrer les signaux
-des dispositifs de reproduction et de transport
-des codes qui associent un sens à un signal mais aussi les codes culturels
-des modes de traitement, l’ensemble des opérations qu’effectuent des acteurs munis d’instruments ad hoc pour transformer le contenu du cerveau de A en messages que recevront et interpréteront ses destinataires.
Si l’on remonte en amont, un média suppose des institutions, des groupes qui régissent son fonctionnement, des professions, des financements…
En aval : des auditeurs, lecteurs ou spectateurs qui se rassemblent dans des salles ou restent chez eux. Tel sens (ouïe vue) prédomine, tel instrument de réception est nécessaire, telle capacité d’interprétation apprise (alphabétisme, culture cinématographique, conventions culturelles)… Ils suivent le message de bout en bout comme au spectacle, ou dans l’ordre qu’ils veulent, peuvent le modifier, y répliquer…
Chacune de ces composantes varie suivant les époques et la technologie et chacune induit un certain rapport de pouvoir (dont le résultat final sera que les destinataires recevront tel ou tel type de message) :
– la rareté du support fait de sa possession un bien plus ou moins rare : très cher pour le parchemin, moyennement rare pour le papier (encore que son rationnement comme à la fin de la seconde guerre mondiale puisse être un enjeu crucial), surabondant pour le numérique
– les moyens de reproduction et transport : il est évident que posséder les appareillages ou les « tuyaux » (des satellites, des câbles..) confère un avantage stratégique. Voir CNN pendant la guerre du Golfe p.e.
– idem pour les codes : ainsi ceux qui déterminent le vocabulaire dominant. Mais aussi les codes techniques
– etc.

Nouveaux pouvoirs d’informer

Dans cette perspective quels changements affectent le pouvoir d’informer ?

Premier constat : nous assistons moins à la disparition des anciens mass media (il reste quand même deux ou trois personnes qui regardent encore le JT de TF1 à 20H) qu’à l’affaiblissement des séparations qu’ils avaient instaurées :
– entre médias spécialisés (journaux, radios, télévisions…) chacun avec un contenu spécifique et souvent un public spécifique par contraste avec la fusion des supports sur Internet
– entre information et fiction ou distraction (mouvement déjà amorcé depuis plusieurs décennies avec des tendances comme la téléréalité ou la mise en scène des événements, politiques par exemple)
– entre producteurs de l’information (journalistes, commentateurs) dont le rôle est théoriquement de décrire le monde tel qu’il est et, d’autre part, les sélecteurs de cette information (comité de rédaction, rédacteurs, producteurs…) au profit du journalisme citoyen du « tous médias » ou du « ne haïssez plus les médias, devenez les médias ».
– entre professionnels de l’actualité (journalistes) et acteurs ou témoins qui s’expriment sur le même sujet. Ainsi une entreprise ne peut plus se contenter de « parler aux journalistes » : elle doit fournir immédiatement l’information complète sur tout ce qui la concerne et réagir à tout. Des activistes commencent par monter un réseau d’information voire une ébauche d’agence…
– entre événements (est dit événement tout ensemble de faits actuels que les médias jugent dignes d’être signalés à leurs contemporains) et relation de l’événement (en particulier du fait de la prolifération de ce que Boorstin nommait « pseudo-événements », c.a.d. des actions mises en scènes pour êtres saisies par les médias).
– entre « documentation » produite par des institutions ou des entreprises et des « nouvelles » relatées par des médias et dont la valeur tient dans la fraîcheur

Outre les effets souvent décrits – surabondance de l’information, accessibilité à tout moment et de tout lieu, instantanéité, relative difficulté de la censure, apparente gratuité, possibilité pour chacun de devenir émetteur – la numérisation de l’information a transformé les règles de distribution/ réception de l’information :
– La quête de l’information passe du modèle « recherche d’un objet fini » (consultation du journal ou du livre contenant l’information fixée par ses rédacteurs ou éditeurs et formant une ensemble stocké quelque part) ou du modèle « suivi d’un spectacle » (avec un déroulement fixe) à l’immersion dans les flux. Le producteur d’information efficace est moins celui qui fait un « document» (un livre, un film, une émission) jouissant d’une certaine réputation/diffusion que celui qui attire des visiteurs, utilisateurs et abonnés vers son propre flux . C’est celui qui gagne le plus de secondes de temps de cerveau humain avant les autres. Et celui qui génère le plus gros flux de citations, reprises, références, signalisations voire paraphrases, parodies, etc.
– L’hybridation de l’information : les émetteurs (et notamment les médias eux-mêmes comme les journaux ou les télévisions dotés de sites d’information en ligne) la composent avec des éléments recueillis à de multiples sources, produisant souvent de l’information patchwork, faite de morceaux combinés. Et ces médias « classiques » tentent de susciter la réactivité des spectateurs ou lecteurs, en les incitant, par exemple, à twitter leurs réactions ou questions ou à réagir sur le forum de la version électronique.
Tandis qu’en aval, les utilisateurs finaux composent leur propre média (parfois aidés par des logiciels que nous avons nommées « machines à interprétation des désirs » : sur le principe : « vous avez choisi ceci, cela vous intéressera » ou « les gens qui, comme vous, ont aimé A ont souvent aussi aimé B » par divers agrégateurs et sélecteurs…).
– Le modèles marchand simple (A détenteur d’un média vend des nouvelles à B ou vend la clientèle de B à l’annonceur C) se complexifie avec les nouvelles formes de gratuité apparente. Par exemple : Google compose l’équivalent 2.0 d’une revue de presse avec des articles pris sur la Toile et s’attire les foudres des autorités qui veulent faire payer cette utilisation de contenus. Mais Google fait son profit en nous attirant par millions sur cette anthologie gratuite et commode. Du coup nous lui « donnons » des données sur nous ou des métadonnées (c’est-à-dire des informations relatives à un message : qui a contacté qui faisant partie de quel réseau, quand et d’où à où, par exemple, ou encore qui a écrit tel document Word et quand et qui l’a consulté ou corrigé…) et tout cela vaut cher. Par exemple pour les marketers qui pourront nous faire des propositions commerciales plus ciblées. Et peut-être aussi pour la NSA.

– La prolifération et la redondance de l’information copiée-collée à faible valeur ajoutée renforce le contraste entre l’information standardisée (facilement disponible, mais très formatée par les distributeurs) et l’information rare ou grise faisant l’objet d’un processus de recherche plus sophistiqué.

– En corollaire, il s’instaure une nouvelle économie de la citation, du lien, de la référence qui fait du statut d’une source d’information, de son influence plus ou moins mesurable, un enjeu remis en question, mais sans rapport avec la puissance des moyens en amont. L’information importante n’est plus celle qui est administrée en une fois et ex cathedra par un média prestigieux, mais celle qui est reprise, commentée, amplifiée par des circuits et réseaux incontrôlables. Fournir la bonne information, ce n’est plus forcément lui donner la forme la plus frappante ou séduisante (comme avec l’ancien talent du journaliste), c’est aussi prévoir sa signalisation et sa reprise.
– Le développement des liens de coopération (échanges sur les forums, wikis…) enlève souvent une part de sa pertinence à l’idée d’auteur ou de source primaire d’une information. D’autant que les producteurs spontanés d’information (témoins d’un événement offrant des images ou des commentaires, bloggers) suivant une stratégie du donnant/gagnant sont nombreux.
– La valorisation notamment économique du capital informationnel justifie des dispositifs de recherche et rapprochement high tech(pour aller chercher l’information dans le Web invisible p.e.)
– Le phénomène déjà signalé du « tous média » : la facilité d’acquérir de l’information à la source primaire (auprès des acteurs ou chez les premiers reporteurs), combinée à la capacité technique de produire des contenus sophistiqués sans frais de distribution…
– Le capacité d’indexer, d’évaluer ou de recommander échappe aux spécialistes « de l’accréditation » (critiques, bibliothécaires, enseignants…) pour passer entre les mains de réseaux à la fois informatiques et humains. Ce qui importe est moins ce qui est estimé par une élite que ce qui est signalé soit par des moteurs de recherche en fonction de certains algorithmes, soit par des communautés c’est-à-dire par des égaux (dont certains sont beaucoup plus égaux que d’autres parce qu’ils sont e-influents, qu’ils occupent des situations stratégiques dans des réseaux, qu’ils maîtrisent certaines techniques, etc.)
À côté de l’information standardisée (du type JT ), celle qui résulte plutôt d’une combinatoire, chacun pouvant théoriquement se bricoler son média en fonction de ses intérêts ou trouver la réponse spécifique à sa question particuliére. La question n’est plus celle de la richesse de l’information (et moins encore de la richesse d’une source) que celle de la corrélation et de la contextualisation de l’information, des métadonnées, des modes de recherche. Bref, le vrai pouvoir devient le pouvoir d’indexer/signaler.


Les dilemmes du citoyen

Au final, avons nous « gagné » quelque chose ? Sommes nous « mieux » informés ?

Pour prendre une image que nous employons souvent dans nos cours, s’informer, c’est lutter contre « sept dragons » qui nous séparent du trésor de la connaissance :

– Trop d’information tue l’information (ne pouvant tout explorer nous devons faire confiance à des « sélecteurs » qui peuvent être un comité de rédaction, un moteur de recherche, ou un tag posé par un copain sur un réseau social)
– Trop de communication tue l’information ( à trop vouloir partager avec ceux qui nous ressemblent, à trop vouloir resserrer le lien avec ceux qui pensent comme nous ou aux destinataires que nous vison, nous éliminons ce qui dérange ou ce qui est vraiment nouveau dans l’événement)
– Nous sommes menacés par nos propres bias cognitifs (par exemple la tendance à croire que si l’événement B suit l’événement A, A est cause de B)
– La recherche de l’information se heurte à des stratégies de rétention (secret, dissimulation, omerta, auto-censure…) ou de désinformation d’acteurs organisés
– Le temps est l’ennemi (hystérisation par la vitesse de défilement des « nouvelles », manque de recul, tyrannie de l’immédiat, contagion moutonnières)
– La simplicité est un piège (ce qui semble si évident ou facile à comprendre n’est peut-être que ce que nous attendions et qui correspond à nos préjugés)
– La complexité aussi : vieux problème de la regressio ad infinitum, si je veux savoir les causes d’une chose, il faut que je comprenne tous les paramètres et les causes des causes, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une vie s’y passe.

Pour poser la question de manière plus pratique : faut-il faire confiance aux « nouveaux » médias plutôt qu’aux « anciens », ou au moins rééquilibrer les seconds par les premiers ? Là encore, il faut répondre « oui, mais.. » ou « oui, sous de très strictes conditions… ».

Il y a toujours un calcul de gains et de pertes.
Pour simplifier à l’extrême, on peut l’esquisser ainsi

Appel à un moteur de recherche :

Les avantages sont évidents. Gain de temps et bonne probabilité qu’une source intéressante (surtout si elle a été repérée par de nombreux blogueurs ou auteurs qui ont créé des liens commodes) finisse par apparaître (mais il est permis de croire à la théorie du génie inconnu ou de la vérité éternellement enfouie).
Pertes ou risques :
– censure comme celle qui a été effectuée par Google ou Yahoo à la demande des autorités chinoises ou celle que réalise Twitter pour se plier à diverses législations locales, sans oublier les dispositifs de filtrage de mots-clés ou d’adresses Internet qu’utilisent de nombreux pays et que l’on trouve parfaitement décrits dans des rapports comme celui de Reporters Sans Frontières
– tout ce qui échappe aux moteurs (dont l’immense « Web invisible »)
– les possibilités de tricherie (un site ou un compte peut se faire monter artificiellement dans les classements par des techniques comme celle de sites « ad hoc » qui y renvoient ou par l’achat de « likes » et « follows » qui émanent de « robots » (ce sont des algorithmes, pas des êtres humains)
– énorme redondance
– risque que les algorithmes nous proposent un information sensée conforme à nos attentes (en fonction de critères de langue, localisation, demandes antérieures, choix de ceux qui « ont aussi aimé », et autres préalablement notés par les algorithmes des moteurs pour personnaliser la réponse)
– baisse de nos propres capacités au profit d’une attention fluctuante et d’une démarche aléatoire de lien en lien (phénomène : « Google vous rend-ils idiots ? »)

Les réseaux sociaux comme machines à informer

Quant au recours aux réseaux sociaux, par coopération des égaux qui nous conseillent d’une manière ou d’une autre (vote, commentaire, rétrolien, citation, indexation…), et compte tenu que la seconde méthode se mêle parfois aussi à la première (par exemple Twitter peut nous conseiller des gens « intéressants » et les hashtags créés par les participants facilitent les recherches), on peut les créditer de ces avantages :
– Les altruistes prolifèrent : beaucoup de gens de bonne volonté passent leur temps à signaler des sources intéressantes voire à répondre à vos questions ou à résoudre vos problèmes. Si vous les sélectionnez bien (et les récompensez en fournissant à votre tour le fruit de bonnes recherches) cette stratégie gagnant-gagnant est très payante. Ainsi, si vous repérez quelques correspondants fiables vous pouvez bénéficier d’une remarquable revue de presse sur la plupart des sujets, recevoir des scoops, parfois avant les médias
– Mieux : beaucoup pratiquent le « fact checking » ou agissent comme « chiens de garde » pour signaler immédiatement la désinformation, le trucage, le bidonnage, les sources non vérifiées de l’information des « anciens » médias. Grâce à ces sourcilleux vérificateurs, et si vous prenez le temps de ne pas partir trop tôt et de vous documenter, il y a peu de chances que le caractère faux ou douteux d’une déclaration ou d’une information vous échappe longtemps. Ou du moins qu’il ait échappé à quelqu’un sur le Net qui ai fait part de ses critiques.
– Les non-conformistes ou les donneurs d’alerte se réfugient souvent sur les réseaux sociaux pour dire des choses que la doxa médiatique répugne à admettre (ou à publier si elle les sait).

– Les réseaux sociaux font court-circuit : ils permettent à une parole venue de la base de s’exprimer sans passer par la hiérarchie, la médiation, la sélection ou mise en forme par des élites ou des « gardes-barrières » (ceux qui sélectionnent l’information « significative » dans les médias classiques).
– La probabilité est assez forte que les gens de bonne volonté soient plus nombreux que les fous ou les crapules et l’information sinon vraie du moins sincère pourrait bien prédominer (tel est, en tout, cas le principe sur lequel fonctionne Wikipedia) : ce n’est pas une garantie de qualité, mais un remède à la paranoia
Tout ceci a un prix.
Les réseaux sociaux sont aussi :

– Les endroits parfaits pour confirmer ses idées fausses ou douteuses. C’est ce qu’il est convenu de nommer « biais de confirmation ». Si vous êtes déjà adepte d’une thèse minoritaire et peu argumentée, vous pouvez facilement vous insérer dans une communauté qui partagera vos postulats et où des dizaines, voire des milliers de gens vont passer leur temps à trouver des « preuves » dudit postulat en négligeant ou dénigrant systématiquement tout argument contraire qui pourrait l’infirmer (variante : en le dénonçant comme « vérité officielle » forcément suspecte puisque soutenue par les puissants ou les grands médias). De plus si vous faites des recherches sur un sujet, vos chances de tomber sur une communauté de convaincus (du type : le onze septembre tout était truqué) sont très supérieures à celles que vous auriez dans la « vraie vie » sauf à fréquenter des meetings, des réunions, etc.

– Les effets d’isolement dans une « bulle » informationnelle sont aggravés par le fait qu’il est plus facile (et plus tentant) de se dispenser de consulter les grands médias qui ont au moins, quels que soient leurs horribles défauts, l’avantage de créer des intérêts communs aux citoyens et de faire connaître une opinion dominante, ne serait-ce que pour la contester.

– Les plus convaincus sont souvent les plus actifs (à commencer par les trolls obsédés par un thème et qui pourrissent toute discussion) mais ce ne sont pas nécessairement les détenteurs de la vérité, et moins encore les plus méthodiques dans leur quête. Souvent, au contraire, les partisans des idées farfelues dépensent une activité invraisemblable pour soutenir les interprétations les plus bizarres. Souvent aussi les défenseurs, sinon de la vérité, du moins d’une contre-argumentation, s’investissent bien moins dans leur tâche de conre-enquête, tant il leur semble évident d’être confronté à des constructions mentales coupées de la réalité.

– Sur les réseaux sociaux, l’opinion se construit non par réaction à un message exposé en une seule fois (ou sur une brève séquence) puis suscitant une réaction – conviction, scepticisme, attitudes passionnelles, délibérations., disons pour caricaturer comme une sorte de moteur à deux temps. Sur le web 2.0 l’interprétation est le résultat d’une suite ininterrompue de micro-décisions ou micro-contagions : A signale, B et C répercutent, D commente, E attaque A, F créé un hastag… Ce sont autant d’occasions pour des effets de conformisme, d’emballement, etc.
– Les réseaux sociaux sont le paradis des thèses conspirationnistes, non pas que celles-ci ne soient pas représentées sur les autres médias, mais parce que les principaux « attraits » des interprétations par le complot – fournir une explication rassurante du réel par une intention méchante d’une minorité, gratifier celui qui a ainsi découvert la vérité et n’est pas dupé comme la majorité, créer un lien de quasi fraternité des gens lucides qui ont aussi déchiré les voiles de l’illusion – fonctionnent beaucoup mieux dans le cadre de telles communautés.
Conclusion

Que conclure ? Le lecteur à deviné où penche le cœur de l’auteur grand usager des réseaux sociaux. Bien entendu nous devons utiliser toutes les possibilités accessibles de nous construire librement nos propres représentations. Y compris soit dit en passant en continuant à lire des livres.
Mais la liberté de savoir à un prix et il faut faire l’effort

– de remonter aux sources primaires chaque fois que
c’est possible
– d’évaluer les sources au regard de l’expérience passée
– de ne pas nous laisser affoler par le temps (par exemple de ne pas retweeter immédiatement n’importe quoi sans prendre un peu de distance)

– de nous imposer une stricte autodiscipline (avec d’éventuelles périodes d’abstinence) dans la sélection de nos sources d’information

– de bien comprendre les mécanismes de production et surtout d’émergence de l’information, mécanismes qui sont parfois aussi invisibles que techniques

– etc.
Tout cela a forcément un coût, pas forcément financier, mais de temps et d’autodiscipline. Même s’il existe des méthodes pour nous y aider, pour la veillée par exemple qui s’enseigne comme toute autre pratique, cet effort c’est à nous de le faire. Et peut-être de commencer par une auto-critique qui blessera bien des narcissismes, en nous demandant,la différence entre ce que nous pourrions savoir et ce que on nous désirons croire et voir confirmé.
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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 16 janvier 2014, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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