GUERRE DES PERCEPTIONS

Toute démarche stratégique présuppose l’intelligence d’une situation mais aussi d’une intention : celle de l’adversaire ou du concurrent. Encore faut-il avoir conscience la nature du conflit ou de la compétition avant de comprendre entre qui et pourquoi.

La question de la guerre des perceptions, nous renvoie aussi à nos cadres culturels. Le seul fait de reconnaître la conflictualité (ou de se référer à certaines catégories pour la nommer) ne va certainement pas de soi pour tous. La guerre des perceptions passe par la perception de la guerre, et il y a beaucoup à faire en ce domaine.

Le symptôme le plus évident en est l’euphémisation du discours politique sur le conflit. L’État démocratique face à des adversaires asymétriques (guérilla, terrorismes, mouvements de partisans…) hésite toujours à employer le terme de guerre, ou à recourir à la notion d’ennemi. L’ennemi public (hostis et non inimicus) que l’on combat comme membre d’une autre communauté, et non en tant qu’individu coupable d’une faute ou comme objet d’une inimitié propre. La réponse la plus souvent apportée, au prix de forces contorsions sémantiques,  consiste à criminaliser (donc à « privatiser » l’adversaire).

Cela présente un double avantage à l’égard de la population des démocraties. Réduire la guerre à une opération de police et de justice (voire de maintien de la paix par antiphrase), c’est à la fois rassurer (le « temps de la guerre », expérience anthropologique archaïque, est clos, le risque d’escalade restreint, le retour à la normale ne saurait tarder..). Mais aussi légitimer, car celui que l’on combat n’a ni le statut de soldat, comparable à celui de nos propres militaires, et son action est même privée de dimension idéologique ou morale – le fait de lutter pour une cause juste selon son système de valeur propre -. Suivant les cas on parlera d’événements ou de troubles, d’intervention, d’opérations de maintien de la paix, d’interposition. Si le mot guerre est prononcé, il est complété d’un datif qui en souligne la dimension métaphorique (comme guerre à la drogue ou la guerre au chômage, une cause importante qui mérite une mobilisation des énergies nationales).

Ainsi, il s’agira d’une guerre au terrorisme (G.W. Bush) ou d’une guerre aux terroristes et/ou aux réseaux criminels (France au Mali). Ces désignations occultent que celui à qui l’on fait la guerre a un visage, une nation, une religion, une croyance et non pas seulement un comportement criminel (comme le pirate autrefois désigné comme « ennemi du genre humain » et à qui toute force armée avait droit de faire justice en tout lieu). On notera un paradoxe dans le cas du Mali : il est devenu possible de « faire la guerre aux terroristes » uniquement parce qu’ils ont cessé de se comporter comme des terroristes (clandestins) ou des criminels qui fuient la police, et qu’ils agissent comme une armée de partisans, visiblement, imposant leur loi sur un territoire, tentant d’en conquérir de nouveaux à force ouverte.

Cette stratégie de dénégation va de pair avec la prédominance de ce que Virilio nommait « la logistique de la perception tous azimuts » et dont il disait qu’elle devenait plus importante que la visée des armes. Une véritable cosmétique de la guerre s’est mise en place, occultant les images sanglantes (mythe du zéro mort ou des dommages collatéraux) ou les mettant en scène à destination d’un public (comme lors du storytelling de la seconde guerre d’Irak).

Dans cette affaire, les militaires sont également embarrassés. Les armées peuvent débattre des réponses à apporter à des attaques informationnelles et de politique d’influence stratégique de type Stratcomm, de ses voies et de ses moyens. Mais elles ont plus de mal à penser la logique des attaques v qu’elle subissent (sinon en termes indignés de mensonges et propagande d’un ennemi invisible) : dans la mesure où l’analyse des stratégies adverses amènerait à traiter de ses orientations idéologiques, les rapports entre États et acteurs de la société civile, etc. Cela entraînerait les militaires sur le terrain de la légitimation idéologique de leur action et du raisonnement politique. Dans l’armée française en particulier, une telle perspective provoque un fort sentiment de malaise : peur de paraître se politiser, renvoi de la question des fins aux autorités gouvernementales, crainte d’abandonner un éthique de l’officier qui repose sur la vérité et méprise les artifices de la manipulation.

Ces tendances vont de pair avec la transformation de la défense en sécurité globale et, parallèlement, la conflictualité déborde dans le domaine économique. Là encore, les dirigeants sont éduqués dans l’idée que la compétition économique est une activité au final pacifique (le « doux commerce » cher à Montesquieu) et qu’elle obéit à des règles techniques autonomes, éventuellement chiffrables. Ils ont beaucoup de mal à admettre la notion d’une hostilité (et ne parlons pas de « guerre économique »).

Le problème de l’entreprise est double. D’une part il lui faut admettre qu’elle peut être victime de manœuvres agressives (visant à lui porter un préjudice par des méthodes quasi militaires). D’autre part, elle est fragilisée dans la mesure où elle peut être mise en cause au nom du Bien Commun, pour des raisons extra-écomiques, étrangères à la logique de l’utilité à laquelle les dirigeants ont été formés. Elle peut, en effet, aussi bien être vicitme d’une forme quelconque d’espionnage industriel, d’une attaque informatique, sabotage ou action de déstabilisation, par définition occulte, que d’une mise en cause publique pour des raisons sécuritaires (risque industriel, risque pour la santé, risque à long terme « pour les générations suivantes »), éthiques (discrimination, exploitation, inégalité de l’échange), écologiques,etc.. Elle doit apprendre à faire face à une double dangerosité de l’information : des données qu’on lui dérobe ou qui peuvent devenir inopérantes, et des messages qui la mettent en accusation.

 Bref, l’entreprise est désormais soumise à des contraintes de sécurité quasi militaires (et pouvant avoir des implications en terme de sécurité nationale, p.e. dans le cadre de la cyberdéfens) et à une mise en cause au nom de valeurs extra-économiques. Elle tente pourtant d’apprivoiser que ce soit par le « greenwahsing » (en tentant de s’approprier des valeurs écologiques ou politiquement correctes pour sa publicité ou son image de marque), soit en se soumettant à des procédures de contrôle (comme dans le cadre de la loi RSE).

Dans tous les cas, la culture des dirigeants les a mal préparés à une hostilité qui leur paraît par définition absurde, persuadés, qu’en contribuant à l’économie – classiquement définie comme la maximisation des utilités – il font œuvre juste (lutter pour l’emploi et la prospérité, par exemple). Seule la communication de crise permet parfois de mesurer l’importance du facteur de réputation, de sa fragilité face à des attaques informationnelles et provoque par là un début de prise de conscience.

L’irénisme qui règne chez une large part des élites tient aussi à une vision utopique de la mondialisation heureuse – une force historique qui rendrait obsolète toute prise en compte d’un point de vue national – et à une vision mystique de l’économie, imposant ses lois en dernière instance et rendant vaine toute gesticulation volontariste. Du coup, les responsables se trouvent plus vulnérables face à un danger que leur grille de lecture du monde leur occulte.

Nous avons besoin d’une méthode pour convaincre les élites de ces réalités. Un discours dramatique (version plus argumentée du « nous ne vivons pas dans le monde des bisounours ») a peu de chances de les toucher car il sera qualifié de sécuritaire ou paranoïaque. Pour ne pas dire politiquement suspect ou de « théorie du complot » dès que l’on tente, par exemple, d’analyser l’arrière-plan de l’action d’une ONG Bref,  nous sommes sceptiques sur l’efficacité des grands appels virils à réaliser que la vie est un combat que le monde est peuplé de méchantes gens.

Une solution pourrait être le recours à une thématique plus « technologique » pour faire passer le message : les dangers d’Internet ou des réseaux sociaux sont un thème qui passe bien. Notre proposition est purement rhétorique : aider à la prise de conscience stratégique en passant par l’argument du danger numérique qui bénéficie d’un effet mode et illustre parfaitement la thèse.

Du fait que chacun a une expérience quotidienne des cyberattaques, même très mineures (un virus ou une tentative d’escroquerie « à la nigériane » dans le courrier chaque matin), le caractère scientifique et factuel des déclarations sur le péril numérique rassurent.

Ce péril a deux composantes (liées dans la pratique et que nous ne séparons que pour l’analyse). Une technique (qu’il s’agisse de prélever des données confidentielles ou de perturber un système d’information, il a fallu réaliser une « performance » logicielle  et amener des machines à « faire » des choses pour lesquelles elles ne sont pas prévues)   Et dans la plupart des cas, s’ajoute une dimension symbolique, soit par le message explicite qui est délivré (par exemple le tag sur un site défaçé portant un sens idéologique) soit implicitement (le seul fait de réaliser une attaque et d’humilier sa victime par un « exploit », par exemple).

Pour la dimensions technique, il nous semble que l’évolution du discours sur la cyberdéfense ou la cyberstratégie est positive. Certes, le mantra du « péril chinois »  alimenté par des éléments venus des États-Unis peut être assez simplificateur et la mentalité défensive – priorité à la protection contre les infrastructures vitales – un peu limitée. Mais la notion que des États recourent à des moyens violents (même s’ils sont numériques) pour contraindre la volonté d’autres États et fausser les règles de l’économie, cette idée-là semble progresser. De là à concevoir qu’il est indispensable que la puissance étatique se dote de moyens de riposte ou de rétorsion et que les acteurs économiques doivent y coopérer, il y a un pas qui commence à être franchi.

Pour la dimension symbolique, la prise de conscience progresse aussi. Après un moment d’enthousiasme au moment du printemps arabe – les réseaux sociaux déterminant en dernière instance l’avénement de la démocratie – des analyses plus réalistes apparaissent.  Il devient évident, par exemple, que la courbe d’apprentissage des dictateurs augmente : la Syrian Electronic Army est capable d’imiter les méthodes d’Anonymous et même de paniquer le système médiatique par de fausses annonces qui rappellent presque des canulars de potache. Et tout ce qui apparaît sur les réseaux sociaux n’est plus forcément crédité d’être l’expression d’une démocratie directe ou d’une intelligence des foules.

Si l’idée que les attaques informationnelles se multiplient sur les réseaux comme les rumeurs et théories délirantes (les premières animant souvent les secondes), le problème de l’attribution persiste. Même si une certaine simultanéité et une certaine concordance des attaques peuvent souvent laisser imaginer à qui le crime profite, la preuve est rarement facile à administrer. La désignation de l’ennemi reste difficile.

En revanche l’étude des mécanismes d’attaque « en essaims » ou ceux de la propagation de mobilisations ou de thèses diffamatoires pour une entreprise, par exemple, reste un terrain plus solide. Les mécanismes sociaux et cognitifs qui les autorisent dans ce que Gérald Bromer nomme « les démocraties crédules » sont un terrain plus solide.

Typologie et stratégie des propagations restent deux domaines encore mal explorés. À l’intérêt heuristique de ces recherches, s’ajoute leur valeur pédagogique pour contribuer à la prise de conscience de la conflictualité.

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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 31 août 2014, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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