Réseaux : inventer une stratégie

Le réseau, dont l’étymologie évoque un filet (« retis » latin, rets…), est un maillage qui couvre une surface. Il suppose, de par sa forme, une distribution ou une connexion de nœuds rattachés les uns aux autres. Les trois notions de la portée, du nœud et du lien héritées du la métaphore de la pêche sont des constantes et déterminent notre vision des réseaux. Longtemps les réseaux seront représentés comme un ensemble de points, choses ou gens reliés par un flux (dont un flux d’informations) empruntant des voies et canaux spécifiques. Le réseau demande plus qu’une topographie (description ou mesure d’un territoire), il requiert une topologie (représentation de son architecture). Ceci afin de répondre à plusieurs questions : comment s’articulent  les lieux d’échange ? Par où et comment passe ce en vue de quoi le réseau existe ? Quelle est la portée ou extension du système ?

Nous allons voir comment, de cette vision utilitaire voire subalterne du réseau qui couvre « bien » le territoire, nous sommes passés, en particulier lorsque les réseaux sont devenus « sociaux » ou « 2.0 » à une vision en termes de pouvoir : les uns pour s’alarmer des capacités de contrôle qui se développent avec les réseaux numériques, les autres pour exalter leur capacité « démocratique » de relier les citoyens.

I Du biologique au sociologique : les réseaux ne sont pas, d’abord, techniques.

1/ Des réseaux d’abord humains.

Il existe des réseaux naturels, comme le réseau sanguin ou nerveux, mais l’usage le plus fréquent du terme renvoie plutôt à ceux que crée l’homme et qui facilitent l’échange : réseaux postaux, électriques ou routiers. Permettent-ils une bonne distribution ou une bonne connexion de point à point, sont-ils économiques et résistants ? Tels sont les critères de leur succès.

Certains réseaux reposent sur des rapports principalement humains et sans guère d’infrastructure matérielle : un réseau de terroristes ou un réseau de lobbyistes reflètent par leurs structures et leurs règles la façon dont leurs membres poursuivent un but commun et coopèrent suivant des normes propres. Il s’agit notamment des règles de sécurité ou d’intérêts, mais aussi des influences ou des affinités : un certain contenu d’informations, des instructions, des messages, des ressources, etc. circulent en vue d’une efficacité maximale et souvent aussi d’une résilience : le réseau doit permettre de résister le plus possible à toute forme d’interruption, de se reconfigurer rapidement et de réinventer au gré des circonstances une autre stratégie.

D’autres réseaux s’étendent sans même que leurs membres en aient vraiment conscience sauf lorsqu’ils songent à faire appel à leur « réseau de relations » : chacun participe à de multiples réseaux. Cela permet d’établir des graphes des gens que nous rencontrons, avec qui nous communiquons, à qui nous demandons des services et en rendons, à qui nous consacrons des soins ou dont nous observons les avis et comportements… Ce sont des interactions qui nous paraissent si naturelles que nous ne songeons guère à les représenter. Cela fait des décennies qu’une microsociologie du quotidien étudie ces échanges si spontanés et qui contrastent avec des normes édictées selon le principe d’autorité. Les médias nous révèlent très régulièrement l’existence de « réseaux » secrets ou occultes qui s’agiteraient derrière la façade du pouvoir : tel groupe d’anciens de ceci, de passionnés de cela ou de membres de telle communauté idéologique, sexuelle, ethnique ou autre jouent un rôle plus que proportionnel à leur poids apparent : s’entraidant, se passant l’information utile, agissant pour des fins communes par la synergie des initiatives de chacun, ils sont des outils idéaux pour exercer une pression ou une influence.

La vision du réseau en termes politiques remonte au moins à Saint Simon, l’idée d’en faire la sociologie, à plus d’un demi-siècle.

Il existe une science des réseaux (dont le sociologue Alain Degenne est un représentant),  forcément interdisciplinaire, qui s’efforce de modéliser les propriétés de ces structures. Elle produit des concepts (centralité, cohésion, densité, mutliplexité) qui aident à en analyser les formes principales et les propriétés qui en résultent.

2/ Qualités d’un réseau.

En pratique, l’avantage d’un réseau (considéré comme pluralité de « nœuds », lieux ou acteurs se connectant par des relais ou étapes) se mesure selon plusieurs critères.

En termes d’’espace, un réseau (postal ou ferroviaire, par exemple) est sensé bien fonctionner s’il couvre largement le territoire, irrigue efficacement les zones les plus reculées et s’il est très facile d’aller de la gare A très isolée à la gare Z aux deux extrémités du pays. Sa portée (jusqu’où il va) est également à prendre en compte ainsi que son fonctionnement en cas de trouble : ce qui ne peut passer par un nœud important bloqué par un accident peut-il circuler aisément en empruntant d’autres itinéraires de proche en proche ?

Si l’on choisit le critère du temps, le meilleur réseau est celui qui garantit la circulation la plus immédiate et la plus fluide, celui qui n’est que rarement ralenti par des accidents, l’usure ou des malveillances.

Mais quelles sont les qualités d’un réseau humain ? Il ne vaut pas uniquement par la capacité à se connecter ou à propager l’information commodément, mais aussi en fonction de facteurs plus subjectifs. Ils relèvent de l’attention, de l’affect ou de l’engagement des acteurs, comme l’énergie ou le temps voués aux échanges, les sentiments ou les satisfactions psychiques des membres, sans oublier la capacité qu’ils leur donnent collectivement et qu’ils n’auraient pas acquise individuellement.

II Réseau et communautés.

1/ Des réseaux horizontaux.

Le réseau est souvent opposé au système vertical et pyramidal où les biens, les flux, les renseignements et les ordres ne montent et ne descendent que dans un seul sens voire par un seul canal de type chef, sous-chef, subordonné.

Ce qui est réputé démocratique dans ce schéma réticulaire (chacun peut communiquer avec chacun par divers chemins) appelle une correction : certains sont « plus égaux que d’autres » : certaines parties, mieux innervées ou plus centrales, reçoivent davantage, qu’il s’agisse du nombre de trains ou de connexions numériques, voire des flux d’attention.

Le réseau résiste relativement bien aux accidents, innovations ou tentatives d’interruption, en fonction de la richesse des liaisons qui peuvent s’établir entre les composantes. C’est particulièrement vrai des réseaux informatiques, où les paquets de bits circulent par des voies multiples dans un système coopératif qui autorise des connexions entre les terminaux et donc entre utilisateurs, le tout d’une manière extraordinairement souple.

Internet, qui est le réseau de réseaux, intègre plusieurs modes de circulation : utilisateur à utilisateur, utilisateurs à sites et à bases de données et vice-versa, liens hypertextuels, navigations suggérées par des algorithmes, liaisons de machine à machine – mais tout cela repose sur la nature fluide de ce qui circule : des bits numériques. Ce système répond surabondamment aux critères d’espace et de temps évoqués plus haut, mais est-ce également vrai psychiquement ou stratégiquement ? La réponse renvoie à la question des réseaux sociaux.

2/ Des réseaux « sociaux » ?

Au sens premier de « composé d’être humains », un réseau est forcément « social ». Dès l’après-guerre la sociologie cherchait à les modéliser et à en mesurer l’importance (intensité et qualité des interactions) y compris dans des relations humaines quotidiennes. La famille, le couple ou les réseaux « de relations » furent ainsi analysés en fonction de ce qui s’échangeait préférentiellement entre ses membres et de la manière dont ces échanges s’effectuaient.

La notion d’efficacité des réseaux inspire très tôt les chercheurs. Au cours d’une expérience célèbre de 1967, Stanley Milgram, connu par ses travaux sur la soumission à l’autorité, donna du crédit à la théorie dite « des six degrés de séparation ou des six poignées de main » (dont l’origine remonte à 1929) : le but est de mesurer combien d’intermédiaires il faut à un sujet A finit par atteindre un sujet X qu’il ne connaît pas directement, mais en passant par B qui connaît C, etc. Six intermédiaires suffisaient à l’époque pour rejoindre d’un bout à l’autre des États-Unis (les sujets de l’expérience passaient une lettre à une personne qui était en relation avec une personne, etc. jusqu’à atteindre le destinataire final). Aujourd’hui le « petit monde » s’est encore rétréci : il semblerait que Facebook et ses semblables aient réduit de moitié le nombre de liens nécessaires pour mettre en relation deux humains tirés au hasard.

L’idée que le monde rétrécit et que chacun est indirectement relié à chacun ne date donc pas d’Internet et moins encore d’un discours utopique bien connu sur le « sans-frontière », la dématérialisation, la révolution civilisationnelle, etc.

3/ Web 2.0.

Avec le Web 2.0, le terme « réseaux sociaux » a commencé à s’appliquer presque exclusivement aux groupes d’affinités qui reposent sur certaines médiations : sites et plate-formes où l’on s’inscrit, système de connexion et de sélection entre les membres, protocoles d’action en commun, applications très souples et adaptables, terminaux interopérables et de plus en plus  nomades (téléphones mobiles)… Les réseaux sociaux au sens actuel résultent des usages sociaux de médias 2.0, à commencer par ceux qu’inventent constamment les usagers. Ils servent aussi bien à trouver et contacter de nouveaux membres, à organiser son propre réseau spécialisé au sein du grand réseau, à communiquer, coopter et coopérer (à l’élaboration d’une encyclopédie collaborative du type de Wikipédia ou à la préparation d’une manifestation de rue), à créer des mouvements d’opinion ou à trouver des solutions, mais aussi à satisfaire tous les narcissismes, sans oublier qu’ils servent d’outils prédictifs des mouvements de foules et des engouements soudains, souvent mieux que les vieux sondages et certainement de façon plus juste que l’image que les médias renvoient de l’opinion.

Sur le Web 2.0 naissent des usages que n’avaient souvent pas prévus les concepteurs : Facebook était destiné à la crème des universités américaines et non à un milliard d’utilisateurs, quand Twitter visait à « raconter ce que l’on fait » et pas à devenir une source d’information privilégiée des médias. En tous les cas, aucune plate-forme n’était sensée contribuer à des révolutions ou à des guerres.

Suivant le cas, elles peuvent avoir des fonctions ludiques ou techniques, bases de données ou outils de coopération, jeux et encyclopédies collaboratives, être source des modes et tendances, support pour une image commerciale ou vecteurs de soft power, etc.

L’expression « société en réseaux » – popularisée par un monumental travail de Manuel Castells – est souvent employée pour désigner les changements engendrés par le numérique et la mondialisation : une circulation de gens, de biens, de capitaux, de signes et une expansion de modèles culturels qui semblent déborder les anciens territoires et les frontières. Personne ne s’étonne plus d’entendre parler d’entreprise en réseau, voire de guerre en réseau.

Si notre époque recourt si volontiers à la métaphore du réseau – souple, vivant, innovant…-, c’est qu’elle l’oppose aux structures rigides et verticales de l’ère industrielle. Ainsi le web, filet tendu sur la planète et dont chaque maille serait un ordinateur et chaque fil une ligne de communication, nourrit une utopie du réseau, synonyme de démocratie, d’apaisement et d’inventivité.

III Les pouvoirs des réseaux.

1/ Dysfonctionnements possibles.

Cette vision positive rend nécessaire une critique des réseaux dont la nature implique la possibilité de dysfonctionnements. L’une des vulnérabilités des plus évidentes est qu’ils se prêtent aux contagions et aux épidémies, y compris les épidémies de bêtise ou de croyances absurdes. Ainsi, sur un réseau social, une rumeur délirante peut se renforcer très vite, à la fois parce que certains participants sont soumis à des sollicitations concordantes (opinions ou pseudo-arguments allant tous dans le même sens) et parce qu’ils permettent paradoxalement de se préserver des argumentations contraires. Un réseau ne couvre qu’une certaine surface, y compris dans le domaine de l’opinion.

Le même raisonnement vaudrait sans doute pour les virus informatiques. Le réseau voué à la circulation de signes est menacé par deux sortes de signes. Il s’agit tout d’abord des signes électroniques, à savoir des programmes et des algorithmes, c’est-à-dire des informations qui commandent aux informations et qui produisent des effets dits « malicieux »). Il s’agit également de signes sémantiques qui forment l’ordinaire de la communication humaine et qui peuvent avoir tous les effets dangereux – fanatisme, passions, désinformation, soumission, etc. – que produit l’influence d’un cerveau sur un cerveau.

2/ Tout réseau est pouvoir.

Enfin et surtout, tout réseau représente du pouvoir : pouvoir de joindre rapidement le moindre village à la capitale ou de coordonner des secours, mais aussi pouvoir de mobiliser des milliers de gens pour dénoncer un abus ou répandre une nouvelle. Ce pouvoir prend de nouvelles formes, comme ce qu’il est convenu de nommer l’intelligence des foules : la capacité qu’acquièrent de multiples acteurs de résoudre collectivement un problème dont aucun d’entre eux n’aurait pu venir à bout seul. C’est la synergie qu’opère le réseau entre des contributeurs qui ne pourraient se confronter ou se compléter autrement qui permet un résultat collectif.

Cela se fait de manière très spécifique : un réseau social 2.0 permet une communication de tous vers tous, mais il la permet « un par un ». Les changements spectaculaires qu’apportent les réseaux, (nouvelles formes de lien social, nouveaux rapports à la connaissance, nouvelles attitudes politiques, etc.) renvoient à une immense addition de micro-décisions purement individuelles. Chacun, anonyme ou connu, s’est inscrit ici, a retweeté là, il a cité untel, a voté ou a recommandé ceci, créé un hyperlien là ou contribué au référencement de tel contenu…

3/ Caractéristiques des pouvoirs des réseaux.

Les réseaux sont donc simultanément, dans cette perspective du pouvoir :

  • Des vitrines qui permettent d’influencer ;
  • Des champs de bataille potentiels (ils se prêtent bien à l’offensive du faible : vitesse de réaction, difficulté de censurer, structure idéale pour rassembler des attaquants contre un objectif central, contagion du chaos…) ;
  • Des espaces d’interaction qu’il s’agisse de mener des débats ou des controverses, de décider ensemble, de fédérer des collectivités autour d’objectifs ou de thématiques.
  • Ils supposent :
  • Des dispositifs techniques (un logiciel, une adresse Internet, des ordinateurs, des canaux, des budgets, des moyens de commutation) ;
  • Des règles (disposer d’un loggin et d’un code, gérer le secret, apprendre des procédures ou des usages voire des normes : parfois il est interdit de donner une fausse identité ou de répandre certains messages) ;
  • Des gens. Ils participent sur une base déclarative et entrent à un degré ou à un autre dans ce système d’échange en fonction d’intérêts et de besoins.

IV La lutte pour et sur les réseaux.

1/ Rôle de la technologie numérique.

Dans les réseaux sociaux au sens moderne, la technologie numérique intervient à trois titres :

a- comme source de capacités nouvelles : plus de pouvoir à tel ou tel qui peut bricoler un petit journal ou ses propres applications ou produire des œuvres et spectacles, qu’il n’aurait jamais eu les moyens de réaliser autrement par ses propres moyens de production. A cela s’ajoute la capacité de connexion quasiment instantanée, illimité et gratuite. Si cette initiative est coordonnée avec des usages sociaux appropriés, tel un comportement inventif et altruiste des membres, cela permet au réseau de réaliser des performances communicationnelles, intellectuelles ou décisionnelles avec une énorme économie de temps, d’efforts ou de coûts par rapport à une organisation plus rigide. Ceci nourrit un discours enthousiaste et souvent utopiste sur l’empowerment : puisque le réseau donne plus de faculté d’expression et de coordination à chaque citoyen, il est forcément démocratique et l’individu acquiert les capacités que seuls auparavant monopolisaient les puissants.

b- comme source intermédiaire de communauté entre des acteurs qui n’ont plus besoin de se connaître « dans la vraie vie » ou de se rencontrer face à face pour entrer dans la même « communauté virtuelle ». La faculté d’inclusion du réseau et donc son accroissement qui semble infini (et ne le sera certainement pas en réalité) constituent un autre aspect fascinant. Le technologique (comment ça marche) et le psychologique (ce que nous voulons et éprouvons) fusionnent ainsi de manière inédite dans ce système d’affects gérés par ordinateur.

c- comme source de croyances partagées : le réseau produit des effets psychiques dont des effets de croyance. On rejoint une communauté, on y adopte de nouveaux intérêts ou de nouvelles hostilités, on s’intègre, on suit protocoles ou règles plus ou moins formalisées, etc. Finalement on change, même si ce n’est que marginalement. La stratégie des réseaux sociaux mobilise plus que ces éléments dits « capacitaires » (la possibilité qu’ils offrent au faible de se soulever ou au fort de l’en empêcher) ou d’attrition (faire du dégât). Elle fonctionne aussi avec une ressource rare : la confiance. Les membres du réseau accordent volontiers cette confiance à leurs pairs, souvent bien davantage qu’aux médias « classiques ». La lutte pour la confiance ou pour la croyance y tient donc un rôle crucial. Au risque de mener à quelques absurdités comme ce que nous avons surnommé « phénomène X Files » (qui consiste à croire systématiquement que « la vérité est ailleurs » que sur les médias anciens) ou une crédulité à l’égard des informations propagées en apparence par des gens comme nous, forcément de bonne foi puisque nous sommes sur le même réseau. La sincérité d’un membre du réseau (donc « de confiance ») serait le signe de la véracité de ses informations.

Ceci oblige à penser les réseaux selon une triple logique :

  • Politique puisqu’il est question d’infrastructures ou de contrôle des contenus – il est donc question du Bien Commun et de la puissance régulatrice de l’État, et partant d’affrontement entre les hommes.
  • Économique et marchande parce que des services immatériels (transport, énergie, communication) s’y échangent, par des structures matérielles et qu’il faut bien que cela se finance d’une manière ou d’une autre
  • Psychologique et culturelle, car la pratique des réseaux sociaux ne reflète pas seulement les imaginaires et les aspirations des communautés : elle les modèle.

2/ Domination réticulaire.

Du point de vue stratégique, les réseaux ont souvent été analysés en appliquant la seule grille de la montée en puissance : que permettent-ils de faire qui n’était pas possible auparavant (du moins pas au même coût de temps, d’efforts..) ?

De la théorie de la lutte en essaim (swarming) développée par les stratégistes américains mais aussi par des altermondialistes comme Toni Negri, ou du network centric Warfare, on passe au pouvoir des masses « de s’organiser sans organisation » cher à Clay Shirky, mais la problématique reste la même. Les principes de la guérilla (marcher séparément, frapper ensemble) suscitent un nouvel intérêt de la part des penseurs militaires depuis que la technologie permet une remontée instantanée de l’information, une coordination supérieure de l’action et une faculté de commander la frappe sur écran,  toutes choses inimaginables sans le numérique.

Il est possible d’adopter un point de vue plus surplombant : celui de la domination réticulaire et du contrôle par les flux d’information (voir les travaux de Forget et Polycarpe). Il peut s’agir d’un pouvoir d’État « infodominant » reposant sur un ensemble de secrets, de repérages ou de censure. Sur les réseaux, nous stockons ou échangeons des données. Bien sûr, elles incluent le contenu de nos messages sur lequel nous aimerions garder le contrôle et imposer des règles de vie privée (pendant que dans le même temps nous réclamons de plus en plus de transparence de l’État et des entreprises). Mais nos identifiants ou les informations sur nous-mêmes que nous mettons en ligne de façon parfois narcissique, sont très révélateurs, sans compter les métadonnées, ces informations relatives à la communication et qui révèlent qui se connecte avec qui, de quel point à quel point, pour quelle durée et avec quelle fréquences et ainsi de suite.

Tantôt en s’adressant aux fournisseurs d’accès, tantôt en prélevant des informations qui circulent, tantôt en utilisant des « portes dérobées » sur le matériel ou les logiciels, un acteur  politique peut ainsi collecter des millions de « Big Data ». Individuellement, elles n’auraient peut-être pas beaucoup d’intérêt, ou sembleraient triviales et pas si stratégiques que cela. Mais traitées à l’échelle macroscopique, retraitées par des ordinateurs géants, filtrées et rapprochées les unes des autres en quête de corrélations significatives, elles ont un très grand intérêt pour un système de surveillance et de contrôle.

Elles révèlent énormément de choses sur l’individu pris isolément (il devient assez facile à partir de quelques données croisées d’apprendre ses préférences politiques, religieuses, syndicales, culturelles, amoureuses ou autres). Elles apprennent également quantité d’enseignements sur les foules et peuvent servir d’outils de prédiction, qu’il s’agisse de dessiner la carte de propagation de la grippe, d’anticiper des tendances boursières ou d’estimer les chances de révolution.

Ce pouvoir peut aussi être un pouvoir économique. Les grandes compagnies du Web, outre qu’elles peuvent décider de livrer ou de les censurer (ou pas) les données stockées ou circulantes à la demande de l’État, vivent littéralement de l’exploitation des données que nous fournissons si aimablement en échange d’un peu de gratuité. Elles les revendent fort cher. Mieux nous connaître (nous, nos désirs et nos projets) est la base d’une nouvelle économie fondée sur l’individualité et l’anticipation du changement.

Ceci ne va pas sans susciter une réaction.

Depuis quelques années, la compétition se développe entre l’épée et le bouclier ou entre les méthodes des protestataires et celles de surveillance (Deep Packet Inspection, anonymisation, cryptologie et cryptanalyse, infiltration et emprunt de fausses identités sur les réseaux). Cette lutte repose aussi sur les avancées technologiques produites par des acteurs économiques. Ils sont engagés tantôt dans le camp des « forts » (l’aide à la surveillance), tantôt dans le camp des faibles (l’aide aux cyberdissidences), mais ils sont toujours présents.

Conclusion

Historiquement, les réseaux ont été pensés suivant plusieurs métaphores :

  • celle de l’irrigation, chère à Saint Simon comme aux ingénieurs et cartographes à partir du XIX° siècle comme : plus « cela » (l’eau, les trains, les lettres, puis l’électricité, etc.) circule, plus le territoire est valorisé.
  • celle du jeton que l’on échange ou se passe de relais en relais dans les réseaux humains.
  • celle de la commutation : pour que se développe la « société en réseaux », il faut un maximum de connexions. À chacun de s’intégrer dans une économie de l’information et de l’immatériel : technologies et dispositifs de communication apparaissent comme la base matérielle de toutes les activités dans une culture vouée à l’échange et à l’innovation.
  • celle du guérillero : il lui fait faire converger ses forces pour frapper, quand la société en réseaux lutte contre le terrorisme en réseaux et les adversaires asymétriques.
  • celle de la grande conversation, instaurée par le Web 2.0 : les réseaux sociaux instaurent une démocratie de flux au service des masses (le pouvoir des sans-pouvoirs grâce à la technologie participative).
  • celle de la citadelle, dans le domaine de la cyberstratégie. Elle pense en termes de réseaux combattants où la structure réticulaire offre autant de gains de destructivité que productivité ou de partage. Par le réseau parvient l’attaque destinée à pénétrer et perturber. Comment défendre ce qui est ouvert par nature ?

Les réseaux sont à la fois le lieu de toutes les facilités (ils donnent du pouvoir) et de toutes les fragilités liées à la contagion. Ils se prêtent aussi à toutes les finalités, des stratégies de contrôle aux stratégies du chaos. Penser les réseaux, c’est donc penser la contradiction, qui est au cœur de la stratégie.

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À propos de François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur la communication et l’intelligence économique, responsable de l'Observatoire Géostratégique de l'Information Docteur en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches, il enseigne la stratégie de l’information et l'intelligence économique notamment à l’IRIS Sup, à Polytechnique, au Celsa. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques et mène des recherches en médiologie parallèlement à une activité de consultant. C'est aussi un blogueur influent sur huyghe.fr Ses travaux sur les rapports entre information et conflit comportent la direction de numéros de revue (Panoramiques : "L’information c’est la guerre", Cahiers de médiologie "La scène terroriste", AGIR "Puissance et influence". Revue Internationale stratégique "Stratégies dans le cyberespace"..) et les livres : "L’ennemi à l’ère numérique" (P.U.F), le livre électronique "Ecran/ennemi", "Quatrième guerre Mondiale" (Rocher). "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles) et "Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence" (Vuibert). Également : "Terrorismes" (Gallimard 2011) Derniers livres : "Gagner les cyberconflits" (avec O. Kempf et N. Mazzucchi) Economica 2015 "Désinformation Les armes du faux" A. Colin 2016

Publié le 5 octobre 2014, dans Publé sur www.huyghe.fr. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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